Visages, treizième partie

 

 

       TITAIN, AVEC DES HARICOTS VERTS

A la fin de l'année 1959 dans les grands quotidiens d'information, l'on annonçait la venue des « nouveaux francs » qui auraient cours à partir du premier janvier 1960.

Nous utilisions cependant les pièces de monnaie « algériennes » aux faces un peu différentes de celles de la « métropole ». Mais la grosse pièce très légère et d'un gris très terne de cinq francs, quant à elle, et qui avait cours de Dunkerque à Tamamrasset, devait encore servir d'obole pour faire monter et descendre l'ascenseur Roux Combaluzier de notre HLM à coursives...

Ces « nouveaux francs » nous paraissaient « magiques » - mais fort trompeurs – car en ce temps là, les prix devenaient « astronomiques » notamment lors d'achat de meubles ou de voiture, avec tous ces zéros...

Mon père gagnait aux PTT, 120 000 francs par mois ; monsieur Champion à la SNCF, 70 000 francs... Et une « sténo-dactylo » dans un bureau ou une caissière de super marché gagnait 45 000 francs par mois.

Noël approchait, mais la vie en Algérie étant très chère, ma mère un « panier percé » et nos amis les Champion « sur la corde raide »; il n'était pas question de sapin (introuvable d'ailleurs) ni de guirlandes électriques ni de « beaux et coûteux cadeaux »... D'autant plus que mon bulletin scolaire affichait au terme du 1er trimestre des résultats catastrophiques, je ne devais donc pas m'attendre à des miracles... Mon père toutefois, crut bon de « se fendre » d'une méthode « linguaphone » d'Allemand comportant un coffret de disques 45 tours de leçons et d'un livre de cours et de grammaire.

Le lendemain du jour de Noël je fus très surpris de ne pas voir courir Titain, le lapin, chez Champion. D'ordinaire Titain gambadait partout, dans toutes les pièces de l'appartement, déposait ses chapelets de petites crottes sous le grand lit qui servait de divan dans la salle à manger – salon, ou sautait parfois sur les genoux de la grand mère au moment où elle ouvrait son boîtier de tabac à priser...

« Et où est passé Titain? » demandai-je à madame Champion.

« Ah, mon petit... » répondit madame Champion « Tu sais, les temps sont durs, nous dansions devant le buffet vide. Nous avons juste trouvé une grosse boîte de haricots verts et nous avons fait Titain à Noël avec des haricots verts . Et papa a pu acheter pour 60 francs une « mouna » avec des morceaux de fruits confits et des cristaux de sucre dessus...

Ainsi finit Titain le lapin, qui fut acheté au marché de Montpensier, « tout frétillant de vie » pour 500 anciens francs, deux mois plus tôt...

Par la suite, les Champion prirent en pension « Pomponette » une jolie petite chatte de trois couleurs : orange, blanche et noire ; qui jouait avec « Fatma », ma tortue...

Mais un jour, le 20 mai 1960, Pomponette, qui s'était perchée sur le rebord du balcon de la coursive, perdit l'équilibre et tomba du 9ème étage de l'immeuble...

LES DIMANCHES DE JANVIER A BENI MERED

 Chez Champion l'un des rares livres que l'on pouvait trouver sur l'une des étagères très encombrées supportant toutes sortes d'objets divers, était la bible. Une vieille bible aux pages jaunies, écornées, déchirées ou trouées, et dont la reliure avait souffert des épreuves imposées par de hâtifs déménagements.

Dans notre appartement par contre et en particulier dans le salon où dormait ma mère, de nombreux livres pour la plupart neufs et reliés, étaient soigneusement rangés sur des étagères. Mais il n'y avait pas de bible, ni vieille ni jeune.

Je demandai un jour à Mireille de me prêter cette bible et me mis à la parcourir depuis le début. Je trouvais « assez barbant » la genèse et le deutéronome ; par contre Job, Daniel, Ezéchiel, les Rois, Isaïe, et le Lévitique, m'intéressèrent davantage, puis le Nouveau Testament avec les évangiles et les « paraboles ». J'y trouvais là dans tous ces textes qui me semblaient un peu « philosophiques » voire poétiques, un enseignement exceptionnel, une pensée profonde, juste et pertinente. Mais dans l'apocalypse cependant, ces histoires d'anges sonnant de la trompette dans le ciel, me faisaient bien rire et surtout ne me convainquaient guère! Je ne pouvais « gober » de telles « sornettes »!

Et je pensais que les livres des autres religions, le Coran, la Torah, étaient eux aussi des livres d'un enseignement d'une grande richesse... Avec sans doute comme dans la bible, des passages un peu moins « acceptables » et peu crédibles.

En somme, tous ces livres aussi « sacrés » qu'ils soient, ont été écrits par des hommes...

Le dimanche après midi en hiver, lorsque les mois de janvier et de février nous donnaient déjà de belles journées douces et ensoleillées, ce qui arriva en 1960 et 1961 ; nous nous rendions mes parents et moi accompagnés de nos amis de Blida ou de personnes de notre immeuble, au village de Béni Méred situé à 6 km de Blida sur la route menant à Alger.

Il y avait dans ce village un Algérois de forte corpulence, très volubile, bon enfant, jovial et comique, qui tenait une petite guinguette où l'on pouvait s'asseoir dehors sous des tonnelles dépourvues de feuillage en hiver ; manger des merguez ou des côtelettes d'agneau grillées sur un énorme barbecue bricolé avec des fûts coupés en deux.

Après une courte promenade dans le village, histoire de « prendre un peu le soleil », nous nous installions tous ensemble autour de plusieurs tables regroupées, le patron apportait les cruches d'eau, la bouteille d'anisette, les baguettes de pain, les merguez et les côtelettes. Ainsi commençait une fête entre nous, qu'un accordéoniste parfois animait, et le patron sortait de ses cartons tous les « tubes » de la saison à la mode, qu'il nous passait sur son électrophone, mettait à notre disposition son « juke-box » qui « pétait le feu ». Et l'après midi s'écoulait, se « cristallisait » en gouttelettes de temps suspendues sur des fils de lumière... Nous avions alors une perception du temps qui n'était plus celle de la vie que nous menions durant les jours ordinaires de la semaine.

Nous étions en « bras de chemise », cols ouverts, sous un soleil éclatant, un ciel totalement bleu et l'air nous semblait tamisé car en janvier en Afrique du Nord, les rayons du soleil sont tout de même un peu obliques... Dans ces jours de janvier les thermomètres extérieurs indiquaient 20 degrés, l'après midi.

Il était particulièrement émouvant lors de ces sorties du dimanche après midi à Béni Méred, de nous sentir entre nous liés dans le partage de l'instant vécu en dépit des évènements et de l'actualité, uniquement préoccupés de vivre ensemble aussi intensément autour d'une table à la terrasse d'un bistrot de village, dans cette fête renouvelée et à chaque fois réinventée entre « pieds noirs » , « pathos » et Algériens... Et tout cela alors que nous étions de sensibilités différentes.

Cela tenait je crois, au fait que dans les situations habituelles de la vie quotidienne, il n'y avait jamais de heurts ou de discussions dégénérant en conflits, mais seulement quelques raisons d'avoir ensemble des relations de voisinage.

LES 3 ETOILES DU CIEL DE MON ENFANCE

En avril 1961 durant les vacances scolaires, et avant le putch militaire du 22, nous vivions alors en Algérie depuis quelques semaines, une période relativement calme...

Nous eûmes le plaisir d'accueillir dans notre appartement, ma cousine Janette pour la durée des vacances.

Janette née en 1939 était donc âgée de 22 ans, et à cette époque là, poursuivait des études supérieures dans une école spécialisée des Arts Ménagers, et se préparait à entrer dans l'enseignement technique en tant que professeur.

Son fiancé Bernard Blazejczak, accomplissait son service militaire à Fort de l'Eau près d'Alger, et c'est donc la raison pour laquelle ma cousine avait souhaité venir en Algérie afin de le rejoindre.

Elle avait pris l'avion depuis Paris et nous étions venus l'accueillir à Maison Blanche, l'aéroport d'Alger.

Afin d'héberger Janette et Bernard lorsque ce dernier bénéficierait d'une permission, nous avions arrangé la salle de séjour où dormait habituellement ma mère, en chambre à coucher et déplacé le grand divan. A titre exceptionnel par conséquent, et seulement pour la durée du séjour de Janette et de Bernard, mes parents « refirent chambre commune ».

J'ai toujours eu depuis mon enfance, une grande admiration pour chacune de mes trois cousines : Janette et Marie Françoise, les filles de Jeanne, soeur aînée de mon père ; Danièle, la fille de Paulette, soeur cadette de mon père...

Mes cousines furent pour moi, comme je le leur déclarai un jour « trois étoiles illuminant le ciel de mon enfance ».

VERS LE SUD ALGERIEN PAR LES GORGES DE LA CHIFFA

 

Ma cousine Janette était à l'âge de 22 ans, une jeune femme très belle et très élégante, avec un visage assez typé, ovale, encadré de cheveux noirs noués sur sa nuque en un chignon orné d'une barette. Sa silhouette était ravissante ; ses jambes des modèles aussi parfaits que ces « jolies guiboles » en vitrine portant des bas... Elle me faisait penser à l'un de ces mannequins très chics des boutiques de prêt à porter, mais vivante et en même temps « virtuelle », imputrescible...

De caractère elle était fascinante, énigmatique, secrète, fantasque, sensible et intelligente. Je voyais en elle une « définition de la femme » mais encore, une sorte « d'erreur de la nature » très émouvante et peut-être un peu inaccessible, parce que mystérieuse et comme drapée dans un voile que l'on aurait rêvé de traverser pour étreindre sa féminité.

Mon père l'aimait beaucoup : elle était sa filleule. A Tunis, le jour où nous avions appris à l'époque, son accident de solex, par un télégramme nous annonçant qu'elle se trouvait dans le coma ; mon père fut si durement éprouvé que, trois jours et trois nuits durant, il ne put ni manger ni dormir, demeurant suspendu aux moindres nouvelles, prostré devant le téléphone dans un état de léthargie et de désespoir.

Lorsque cet accident ne fut plus qu'un souvenir, nous nous disions entre nous « elle revient de loin »... En fait Janette demeura 15 jours dans un coma profond à la clinique de Saint Sever dans les Landes. Ce fut un accident tout bête : le moteur du solex s'était bloqué, immobilisant brutalement la roue avant, et Janette fut projetée. Elle eut un traumatisme crânien. Elle sortit du coma et recouvra peu à peu tout ce qui semblait à jamais perdu...

Durant ces vacances scolaires d'avril 1961, mon père s'était arrangé pour obtenir des jours de congé et nous avait proposé un voyage dans le Sud Saharien avec Janette jusqu'à Gardaïa si possible. Un trajet d'environ 750 kilomètres par la route du Sud, en voiture (la 403 Peugeot achetée à Tunis par mon père) jusqu'à ce poste avancé du pays des Touaregs. La 403 verte, immatriculée alors 688 JK 9A, avec ses parechocs chromés et son moteur à toute épreuve, était réputée « increvable ».

Selon les informations qui nous avaient été communiquées par la police militaire de Blida, pour la traversée de l'Atlas Tellien, des hauts plateaux et de l'Atlas Saharien jusqu'à Laghouat, la route était à peu près sûre parce que les convois militaires, les postes de l'armée Française, les contrôles et les barrages rendaient les opérations de guerrilla et les embuscades, assez difficiles à mener. Et de plus, les troupes de l'armée Française occupaient les villages, les campagnes... Mais au delà de Laghouat, sur la piste du grand sud, les « willayas » (structures militaires, administratives et économiques de l'Armée de Libération Nationale) « tenaient quartier » et contrôlaient des régions entières, coupant ainsi la route du pétrole d'Hassi Messaoud.

Nous partîmes donc, un matin, au lever du jour, par le défilé des gorges de La Chiffa, que l'on empruntait accompagné dans le convoi militaire. La route était étroite, taillée dans la roche. Un ravin très profond à la pente abrupte recouverte de broussailles sèches, dont on ne voyait pas le fond, s'ouvrait au bord de la route, sans aucun muret de protection. Et la route se trouvait par endroits affaissée, crevassée, bordée de l'autre côté du ravin par des falaises déchiquetées de roches brunes, violettes, grises. L'on apercevait aussi sur les hauteurs chaotiques, des cheminées dentelées surmontées de blocs irréguliers menaçant de s'écrouler. Tout en haut en levant la tête, et par le toit ouvrant de la 403, nous voyions une bande de ciel bleu et blanc qui semublait voler comme une longue écharpe lumineuse...

Puis à la sortie du défilé, nous entrions dans une petite cuvette encaissée entourée de montagnes pelées et nous arrivions alors à Médéa, de l'autre côté de cette partie de l'Atlas Tellien.

Après Médéa commençait la traversée des hauts plateaux surmontés de tables de roche et de pics, puis à l'heure de midi nous fîmes halte à Berrouaghia, un gros bourg de maisons blanches et carrées, sans toiture, bâties en torchis et peintes de chaux vive. Un village vraiment Arabe, avec sa mosquée, ses fenêtres en ogives, son marché pittoresque où l'on ne vendait que les produits locaux. Nous dûmes nous coller le long d'un mur blanc, tant l'ombre se trouvait courte à cette heure du jour : passé l'équinoxe de mars, le soleil ici montait déjà très haut dans le ciel. Notre repas ne fut qu'un « casse croûte » et nous avons mangé debout, serrés contre le mur de la mosquée, des sandwiches aux merguez et des fruits. Mon père prit quelques photos, et la présence de Janette avait la magie de nous faire retrouver une atmosphère familiale, intime, agréable, émouvante, conviviale et détendue... Janette d'ailleurs, ne semblait pas du tout effarouchée par ce voyage improvisé, et elle était enchantée...

 

LAGHOUAT, PORTE DU DESERT

 

 

Une bande de jeunes garçons et filles à la peau “café au lait foncé”, aux cheveux crépus, pieds nus, habillés de vêtements propres et légers, très exubérants ; nous “assaillirent” gentiment et bruyamment. Ils ne mendiaient pas et ne demandaient pas de cigarettes, mais parce qu'ils n'avaient pas l'habitude de voir arriver des touristes dans leur village, ils nous observèrent puis s'approchèrent de nous... Ils se mirent à “baragouiner” des présentations dans un Français coloré d'Arabe : Ali, Mohammed, Nourredine, Aïcha... Tous se disaient “spécialistes” de quelque activité ou bricolage, ou réparation dans le village.

Comme je devais bientôt l'apprendre, Berrouaghia était le village natal de Roger Darmon, l'homme qui allait être durant 23 années, après le divorce entre mes parents et notre départ d'Algérie en 1962, le compagnon de ma mère.

De Berrouaghia à Djelfa nous ne rencontrâmes pas âme qui vive. Aucun village, aucune habitation isolée, plus de bornes kilométriques le long de la route ni de station d'essence... Nous traversâmes de hautes plaines rocailleuses, écrasées de soleil, chauffées à blanc, parsemées de touffes grises et sèches, de chardons et de broussailles épineuses. De temps à autre apparaissaient quelques eucalyptus.

Puis dans une brume dansante de lumière blanche et crue, fondit à notre approche une muraille déchiquetée de roches brunes, grises et nues, et de nouvelles chaînes de montagne un peu moins élevées que les précédentes. Nous traversâmes aussi de petits déserts avec leurs mirages. Passé Djelfa, nous eûmes déjà un avant goût de ce que pouvait être l'espace Saharien.

Nous arrivâmes à Laghouat en fin d'après midi alors que le soleil “tombait” rapidemment sur la ligne de l'horizon.

Laghouat était la “porte du désert”, une cité à l'aspect médiéval, bâtie géométriquement, ceinte d'anciens remparts brisés ou de hauts murs de terre, avec des maisons blanches accollées les unes aux autres, et au centre s'ouvrait la grand'place de terre battue où se concentrait toute l'activité économique et sociale. Tout autour de la place se tenaient les boutiques sous des arcades, et des habitations à un étage dans lesquelles on pénétrait par une cour intérieure, évoquaient les antiques villas romaines.

Ici c'était le pays des Touaregs. Les femmes étaient voilées, drapées de bleu et c'est à peine si l'on apercevait leurs yeux.

Il n'y avait qu'un seul hôtel, sans étoile, à un étage... Un “boui – boui” tenu par un Arabe, où l'on pouvait dormir et se restaurer, situé sur l'un des quatre côtés de la place. L'on entrait ici comme on entre dans une épicerie exotique, par une porte toujours ouverte dont on franchissait le rideau de lattes. Près de la porte un simple comptoir en planches faisait office de “bureau” et à côté du magasin il y avait la salle de restauration donnant sur la place et sous les arcades illuminées le soir d'ampoules électriques piquetées de taches noires.

L'on nous proposa deux chambres, l'une pour Janette et l'autre pour nous trois. La pièce était blanche et propre ; le sol de gros carreaux bruts, et le mobilier très sommaire, réduit au minimum : un grand lit de fer avec un sommier métallique et un matelas rembourré de paille ; un lit de camp et une table de toilette sur laquelle étaient posés une cuvette émaillée et un broc.

Les WC se trouvaient en bas derrière le magasin... Des WC à la turque.

Mais nous fûmes très chaleureusement accueillis. Les gens ici, ne nous regardaient pas comme on regarde des étrangers dont on se demande d'où ils viennent et ce qu'ils vont faire, avec une certaine appréhension ou méfiance... Bien au contraire ils semblaient ravis de notre présence parmi eux, des hommes et des femmes demandèrent à mon père de prendre des photographies, chacun se présentait, se nommait, parlait de ce qu'il faisait dans le pays, de son métier, de ses enfants ; et ils voulurent savoir “comment c'était là haut dans le Nord”...

Tous ces gens ne se déplaçaient qu'à pied, rares étaient ceux qui utilisaient des bicyclettes, ils portaient sur leur tête enturbannée, de lourds fardeaux ou des jarres. Ils allaient chercher l'eau dans des puits. Mais surtout, la “vedette” de la soirée de l'arrivée des “touristes”, n'était pas la 403 Peugeot, mais Janette, si élégante, si délicate et si bien coiffée, que tous regardaient, ébahis et visiblement émus...

UN HOTEL MITEUX A TENIET EL HAD

 

A la terrasse de l'hôtel restaurant l'on nous servit le soir de notre arrivée à Laghouat, un monumental couscous avec un vin qui devait sans doute titrer dans les 14 degrés d'alcool. Je me servis une cuillerée de sauce piquante à base de piments verts broyés, une sauce encore bien plus forte que l'harrissa, et j'en eus tout l'intérieur de la bouche en feu, à tel point que ma respiration fut coupée et que mes yeux se mirent à pleurer. Je dus avaler trois verres d'eau pour tenter de “faire passer”. Et je ne sentais plus le goût du couscous. Durant le repas, quelques enfants du pays tout comme à Berrouaghia, vinrent nous tenir compagnie en riant et en nous racontant tout ce qu'ils étaient capables de faire. L'un d'entre eux nous présenta un iguane qu'il maintenait en équilibre sur son bras, avant de le faire grimper jusqu'à son épaule : je regardai palpiter les flancs de l'animal, je vis sa tête de gros lézard et ses yeux énormes, et touchai la peau rugueuse et écaillée.

Ce fut une soirée merveilleuse entre nous et entourés de ces gens du pays, dans cette atmosphère familiale, conviviale et intime, qui favorisait une communication tout à fait exceptionnelle et nous permettait d'échanger des idées, des émotions, des souvenirs... Janette, de toute la magie de sa féminité, semblait exploser de bonheur et ce soir là, elle nous parut transparente et d'une émouvante simplicité... Nous fûmes donc ce soir là, ensemble, vraiment très heureux...

Dans la chaleur de la nuit sous un ciel d'encre criblé d'étoiles, en dépit des quelque 28 ou 30 degrés sans le moindre mouvement d'air, nous n'avions pas une seule goutte de sueur au front parce qu'ici, à la porte du désert, l'air était sec, immobile et totalement pur.

L'on nous déconseilla de poursuivre notre voyage jusqu'à Gardaïa, la prochaine ville située à 200 kilomètres de Laghouat vers le Sud : la piste n'était pas sûre, aux dires des gens du pays. L'Arabe qui tenait l'hôtel nous dit : “Vous allez vous perdre là bas, car au delà des 50 premiers kilomètres sur une route encore à peu près carrossable, vous allez avancer sur une piste au tracé incertain, construite par endroits avec des bouts de tôle, et vous allez vous ensabler. Il vous faudrait un camion militaire ou une jeep. Et si vous tombez en panne, c'est la catastrophe! Il n'y a rien jusqu'à Gardaïa, pas une habitation, et vous ne rencontrerez personne...”

Alors le lendemain matin nous prîmes la décision ensemble, après avoir cependant hésité parce que c'était une occasion qui ne se renouvellerait sans doute jamais, de repartir vers le Nord.

Mais nous ne prîmes pas la même route. Nous suivîmes la route de Tiaret, une ville située dans l' Ouest Algérien, dans les montagnes de l'Ouarsenis à travers les hauts plateaux du Moyen Atlas.

Dès que nous abordâmes les premiers contreforts de l'Ouarsenis, le paysage changea : nous entrâmes dans une région boisée, assez verdoyante, au relief tourmenté. Mais la végétation était à dominante méditérranéenne et nous suivîmes des vallées étroites dans lesquelles s'échelonnaient des villages, et des fermes isolées au milieu de domaines de cultures céréalières, maraîchères ou fruitières lorsque les vallées s'élargissaient. Cette région de l'Ouest Algérien, plus proche du Maroc subissait quelque peu l'influence des masses d'air venues de l'Atlantique.

Avant le soir, parce qu'il n'était pas prudent de traverser cette contrée peu sûre, une fois la nuit tombée, nous fîmes halte dans un village de montagne qui se nommait Téniet – El – Had. Un village très pauvre, habité presque totalement par des Algériens et qui, contrairement à Laghouat, n'était pas particulièrement accueillant. Ici les Européens étaient visiblement peu aimés parce que, tout autour du village dans les usines, les entreprises locales et les domaines agricoles, les patrons étaient de mentalité coloniale. Nous avions également noté une présence plus marquée qu'ailleurs des militaires, des postes de police et de l'armée Française, sans doute parce qu'il y avait ici des intérêts économiques et donc, des richesses à protéger...

L'unique hôtel de cette petite ville était particulièrement miteux, sale, et même dépourvu du confort le plus élémentaire. Le couloir d'entrée autour du bureau , les paliers, l'escalier et l'étage, ainsi que la salle du café restaurant, étaient très bruyants, avec d'incessantes allées venues dans des passages sombres, humides, les cloisons noires de crasse, et des myriades de mouches bourdonnaient de tous côtés, nous assaillant avec insolence et ténacité. La chaleur était lourde, l'air chargé d'humidité et étouffant. Nous étions en sueur, les vêtements imprégnés d'une moiteur qui les rendaient collants et irritants.

L'on nous donna deux chambres minuscules, peu éclairées, meublées de simples étagères en planches crasseuses et poussiéreuses, de lits étroits en fer dont les sommiers métalliques étaient si usés que par endroits des bouts de ferraille rouillée crevaient les matelas tâchés et défoncés. La porte ne fermait même pas à clef tant la serrure était grippée... Et pour se rendre aux WC, quelle expédition périlleuse et traumatisante!

La nuit fut interminable, hantée de cauchemars, chaude et bruyante. Nous entendions sans cesse des éructations, des râles indécents, des claquements de porte, des cris aigus, des rires gras, des discussions animées derrière les cloisons, une musique trépidante... Dans le milieu de la nuit éclata un orage ; un ciel charbonneux et pesant comme une chappe de plomb libéra soudain des cataractes et fut parcouru de toutes parts d'éclairs si terrifiants et si enchevêtrés , que l'on se serait jeté si l'on s'était trouvé perdu sur un rocher solitaire sous la voûte tourmentée et incandescente du ciel, dans la caverne même de l'enfer... Les grondements du tonnerre, les éclatements de la foudre, en canonades, explosions et roulements de houle furieuse, faisaient trembler le sol, les planchers, les murs, l'air, l'hôtel et le village tout entier.

Au matin nous quittâmes l'hôtel sans prendre de petit déjeuner, au soleil revenu. La terre avait tout bu.

En attendant que Janette nous rejoigne, alors que nous étions près de la voiture, ma mère avait déclaré à mon père : “Est-ce que tu te rends compte, Jean Paul, dans quel guêpier tu as amené ta nièce? Une fille si chic, si délicate, si sensible et si élégante non seulement dans sa mise mais dans sa manière d'être? Savais-tu au moins qu'ici dans ce coin pourri de l'Ouarsenis, les willayas tenaient le pays? Tu es vraiment inconscient et l'on peut dire que nous avons eu une sacrée chance de ne pas tomber dans une embuscade!”

En quittant Téniet – El – Had nous dûmes passer par un défilé afin de franchir l'Atlas tellien ; puis par la route venant d'Oran, traversant une région au relief peu marqué, assez verdoyante, le long de la chaîne de l'Atlas, nous atteignîmes en fin de journée au pied des monts de Cherchell, la plaine de la Mitidja, puis enfin Blida.

Ainsi avions nous désormais un aperçu de ce que pouvait être l'Algérie avec ses paysages et ses populations, du moins en sa partie centrale. Ce pays est immense : trois fois la superficie de la France, avec Alger au nord à 36 degrés de latitude, et sa pointe la plus méridionale au sud par 18 degrés de latitude en dessous du tropique du Cancer... Après Laghouat, il faut encore parcourir plus de 2000 kilomètres pour arriver au Niger. La population de l'Algérie avant l'indépendance, était de 1 200 000 Européens et de de 14 millions d'Algériens d'origines, de peuples, d'histoire , de moeurs et de cultures diverses... Mais 90% de l'ensemble de ces populations était concentré dans les villes du Nord et les plaines du littoral méditérranéen.

PIROUETTES DANS LE COULOIR, ET PETIT CINEMA EN BOITE

 

En 1951 j'étais encore à l'âge de trois ans, à Cahors, comme beaucoup d'enfants de cet âge là, habillé d'une barboteuse. Mes parents s'étaient installés dans la maison située au 2 rue Emile Zola.

Je n'avais pas encore cette phénoménale mémoire des dates que j'eus par la suite.

Un jour ma mère m'annonce la visite prochaine de ma tante Paulette, la plus jeune des soeurs de mon père, et de sa fille Danièle alors âgée de trois ans et demi. Maman me dit : “c'est ta cousine”.

C'est quoi une cousine?” demandai-je à ma mère.

Ce n'est pas tout à fait une petite soeur, mais cela y ressemble, et c'est différent de l'une des fillettes que tu rencontres à l'école des tout-petits enfants où tu vas et que tu aimes bien” me répondit ma mère...

J'imaginais une petite fée ayant l'apparence d'une fillette, et qui pourrait bien être comme une “fiancée”, mais tout de même pas comme une fiancée que l'on embrasse en amoureux...

J'attendis donc avec autant de patience et d'émotion que d'émerveillement et de rêve, la venue de cette cousine...

Et le jour arriva donc...

Lorsqu'elle m'apparut bien réelle avec son visage de petite fille sage, habillée d'une jolie robe blanche à volants, coiffée “à la garçon” à cheveux raides, mi longs , noirs et lisses ; me regardant de ses yeux frondeurs et scintillants comme de petites étoiles ; je sentis un immense bien être m'envahir d'un seul coup. Je n'osais cependant exprimer dans l'immédiat mon bonheur ni exploser de joie devant les grandes personnes présentes qui se demandaient bien si nous allions nous accorder. Je sentais que ce que j'éprouvais n'était “pas leur affaire” et qu'il y avait là, quelque secrète émotion à ne point étaler devant tout le monde...

Dans la maison de la rue Emile Zola, depuis la porte d'entrée donnant sur la rue jusqu'à la porte de la cuisine, il y avait un grand couloir et de part et d'autre de ce couloir, les chambres, le salon et la salle à manger. Le sol de ce couloir était recouvert d'un “lino” très glissant et brillant comme un miroir. Et sous le “lino”, c'était du ciment.

Et je me mis devant Dany, à faire des cabrioles, des “vols planés”, et toutes sortes d'acrobties de singe... Au risque de collectionner bleus et bosses. Et j'y allai de tout mon coeur, exlosant de rire, sans ménagement pour mes petits os, mes coudes et mes genoux.

 

.... Dans les années où nous demeurions à Cahors entre 1951 et 1957, durant les vacances d'été que je passais alors à Rion des Landes auprès de mes grands parents maternels, j'allais aussi à Arengosse qui est le village des Landes où mes parents se sont connus et où vivait “petite mémé” mon arrière grand mère, la maman de Mamy... Mon père avait à Arengosse sa grande soeur Jeanne et son beau frère Gaston Dupouy, tous deux instituteurs de l'école publique du village.

Jeanne et Gaston ont d'abord habité la “vieille école” qui fut démolie, rasée et reconstruite “ultra moderne” pour l'époque.

Janette fut l'aînée de mes cousines, née en 1939, puis vint Jean Pierre en 1941 et enfin Marie Françoise en 1945.

L'une de mes distractions favorites lorsque je me rendais chez mon oncle et ma tante, consistait pour l'essentiel à “tout chambouler” dans les deux classes de l'école. J'ouvrais les tiroirs, les armoires, je remuais de fond en comble tout ce qui me tombait sous la main, rêvais devant le globe terrestre et les cartes de géographie... Surtout la “France muette”... Je feuilletais les livres, regardais les images, les photographies...

Il régnait dans cette école, une atmosphère totalement différente de celle des classes du lycée Gambetta à Cahors qui, elles, étaient de classes de ville, sévères et sans attrait...

Durant mes “investigations” apparaissait parfois Marie Françoise qui se joignait à moi, très discrète et avec une touchante et émouvante délicatesse... J'appréciais beaucoup sa présence...

Il y avait un appareil très drôle qui ressemblait à un petit cinéma en boîte contenant dans un tiroir des plaques de verre de photographies en noir et blanc : c'étaient de magnifiques paysages, des scènes pittoresques de toutes les régions de France. En fait, chaque plaque de verre comportait vingt vues, soit vingt petits rectangles, et l'on faisait glisser la plaque de verre derrière deux “yeux” entourés d'un cercle noir. Sur le côté du “cinéma en boîte”, l'on actionnait de gros boutons en cuivre ou en bois afin de faire défiler les vues. La luminosité et la précision des vues était telle, que cela donnait une impression de relief, comme du cinéma en 3 dimensions, saisissant de réalité et de vie... Ce n'était pas comparable avec des photographies “normales” ni avec des cartes postales. Les personnages semblaient animés, vivants, et on les aurait tenus dans le creux de la main...

En compagnie de Marie Françoise dont je sentais l'agréable présence à mes côtés, je passais et repassais toutes les plaques...

Dans mon imagination, tous ces personnages si petits et si vivants étaient comme des gens que je connaissais ou avais connus dans ma vie, que j'aimais beaucoup, que j'aurais voulu voir sortir de la “boîte magique” et tenir dans le creux de ma main... Et chacune de ces petites personnes, sentant à quel point je les pouvais aimer, m'aurait sans doute dit, d'une toute petite voix : “ S'il te plaît, gros géant, existe moi!”

Ainsi aurais-je aimé tenir dans le creux de ma main, ma cousine Marie Françoise... Mais je ne le lui dis pas...

 

SUR LE VILLE DE MARSEILLE LE 31 AOUT 1961

 

Le 31 Août 1961 sur le bateau qui nous ramenait à Alger, après les vacances d'été passées en France, deux mois dans les Landes à Tartas, ma mère et moi chez mes grands parents Suzanne et Georges Abadie ; un mois à Cahors et dans le Lot pour mon père... Nous nous trouvions en compagnie d'autres “métropolitains” et d'Algériens, Espagnols, Italiens, soldats de 2éme classe ; entassés sur l'avant pont des 4èmes classes, installés sur des chaises longues réparties par rangées ou formant des îlots, dans les deux niveaux de la cale du “Ville de Marseille”, en dessous du pont...

La traversée durait 20 heures entre Marseille et Alger. Vers midi ce jeudi 31 Août, nous quittâmes le port de Marseille, laissant derrière nous le château d'If, puis la côte qui s'effaçait rapidement dans l'éblouissement et la luminosité de l'air.

Jusqu'au soir, nous demeurâmes tous sur l'avant pont, contemplant la mer toute bleue frangée d'écume sous un soleil de plomb. Nous étions debout ou assis serrés sur des rouleaux de cordes et par moments nous avancions jusqu'à l'extrémité du pont. Par dessus le bastingage, nous regardions la coque du navire fendre les flots à la vitesse de 40 kilomètres à l'heure environ.

L'arrivée à Alger était prévue pour le lendemain vers 8 heures.

Sur l'avant pont où toutes sortes d'appareillages étaient répartis en tous sens, il n'était guère possible d'installer les chaises longues, et nous n'étions pas pressés de nous confiner dans la chaleur accablante des cales...

Les soldats du contingent formaient des groupes assis en cercle autour de leur “popote” et de leur “barda”, se passant entre eux des quarts de vin ou des flacons en fer contenant de la “gnole”. Ils avaient des discussions très animées et l'on entendait une phrase qu'ils prononçaient répétée, scandée et “du fond de leurs tripes” dans les accents de toutes les régions de France : “La quille, bordel!” Ils partaient pour la plupart d'entre eux dans le “bled”, pour une durée de 16 mois ; ou revenaient de permission avec le “mal du pays”, beaucoup de tristesse et de peur. Sur certains visages transparaissait cette innocence blessée d'une enfance qui n'a pas encore intégré dans son esprit l'absurdité et la complexité du monde...

A écouter les conversations, l'on sentait naître dans l'esprit de certains de ces “troufions” à peine âgés de 20 ans, un sentiment d'impuissance et de révolte en face de cette “sale guerre” qu'on les obligeait à faire : tuer ou être tué, “casser du bougnoule”, torturer, incendier des villages, participer à des expéditions punitives, effectuer d'interminables tours de garde dans des guérites où quelques uns de leurs camarades étaient retrouvés au matin égorgés ou le ventre ouvert...

Quelques uns de leurs lieutenants ou personnages “importants”, se comportaient parfois comme ces “barbouzes” anciens d'Indochine ou nostalgiques du régime de Vichy et de la Milice... Et l'on percevait nettement par leurs réflexions, toutes les horreurs dont ils avaient été les témoins, et l'on comprenait leur colère, leur malaise, leur révolte... Ils jetaient par dessus bord des bouteilles de bière ou d'autres détritus avec violence, se montraient agressifs et injurieux envers une “patrie” et un “système” qu'ils rejetaient en bloc, prenant parfois à partie ces “Pieds Noirs” dont la plupart d'entre eux cependant sur ce bateau n'étaient que de “petits blancs” pauvres, ouvriers ou employés d'état...

Par la présence de ces soldtas du contingent, l'on recevait en pleine figure la réalité brutale de cette guerre absurde.

Dans la soirée nous prîmes peu à peu nos quartiers afin de passer la nuit dans les cales situées juste en dessous du pont, sur nos chaises longues au milieu de nos bagages.

Et c'est là que, dans un groupe de plusieurs familles, nous fîmes la connaissance de Roger Darmon et de sa femme Mireille ; de leur fille Micheline, et d'un homme plus jeune que Mireille et que Roger, qui s'appelait monsieur Rata...

 

Baraki, septembre 1961

 

Roger Darmon, né le 7 janvier 1919 à Berroughia en Algérie. était donc âgé de 42 ans en 1961. Sa femme, Mireille avait alors 37 ans, et monsieur Rata, l'ami de Mireille, qui devait par la suite devenir le compagnon de Mireille après le départ d'Algérie, était un « jeune premier » de 25 ans, célibataire.

Micheline, la fille de Roger et de Mireille, née le 2 juillet 1950, avait 11 ans. Elle me parut une petite fille très sympathique, volubile, naturelle ; avec un adorable visage piqueté de taches de rousseur, des cheveux roux mi longs, raides, flamboyants et très fournis, une nuque blanche, une silhouette de jeune fille presque... Elle me plut tout de suite.

Dès le mois de septembre 1961, Micheline fut avec Mireille Champion ma 2ème « grande copine » quoique je ne pus la voir que lorsque Roger se rendait à Blida avec elle...

Nous débarquâmes donc à Alger ce vendredi 1er septembre 1961 vers 8 heures du matin, et mes parents ainsi que Roger et sa femme, décidèrent de se revoir. Roger nous donna son adresse à Baraki, un village situé à 15 kilomètres d'Alger, nous invitant dès que nous en aurions la possibilité, à nous rendre à l'école dans laquelle il demeurait et dont il était le directeur.

Le dimanche 10 septembre avec mes parents, nous nous rendîmes donc à Baraki.

L'école de Roger était une école de pauvres, presque exclusivement fréquentée par des enfants de familles Algériennes ou d'enfants d'ouvriers et employés Algérois d'origine Européenne. Chaque soir après la journée de classe, Roger donnait avec son instituteur adjoint, des cours d'alphabétisation aux adultes du village pour la plupart d'entre eux, totalement illettrés. Les gens apprenaient à lire et à écrire, puis dès qu'ils le pouvaient, empruntaient les livres de la bibliothèque, qui étaient des livres d'aventure, des romans de la seconde guerre mondiale, des collections pour jeunes ou des encyclopédies populaires.

Les Autorités Françaises à l'époque, avaient à coeur et cela dans un dessein bien particulier, de doter quelques écoles de village d'équipements sportifs, éducatifs ; de terrains de jeux...

Il y avait aussi tout près de l'école de Roger à Baraki, un vaste hangar de style militaire dans lequel étaient entreposés des cartons de vêtements et de chaussures pour enfants, collectés et triés par la Croix Rouge.

Ma mère disait en voyant tous ces vêtements quasiment neufs, que dans les banlieues pauvres des grandes villes de France, l'on ne trouvait pas autant de facilités, d'équipements et d'aide en nourriture et vêtements, pour les enfants des classes sociales défavorisées.

Par ce que nous voyions là dans ce village Algérien encore sous la domination et l'administration de la France, nous prenions conscience de l'absurdité et de l'hypocrisie d'un système qui d'un côté, entretenait clivages, conflits, injustice, violence, inégalité, racisme ; mais d'un autre côté, se targuait d'une politique sociale et de développement culturel...

L'école avec le logement de Roger, était un bâtiment d'un seul tenant, en préfabriqué, rectangulaire et sans fondations, directement posé sur le sol. Un bâtiment assez vaste avec de grandes ouvertures vitrées, portes et fenêtres. Dans l'entrée du logement un espace aménagé par Roger en véranda, encombré de pots de fleurs et de plantes vertes, abritait une immense volière grillagée où évoluaient toutes sortes d'oiseaux. Le chien de la maison avait sous cette véranda sa niche et une grande gamelle cabossée toujours pleine à ras bord... L'on y rencontrait aussi sous la véranda et dans les alentours du bâtiment, quelques chats. Mais l'on sentait, en arrivant en ces lieux, chez Roger et Mireille, que tout était à l'abandon, sans ordre, hétéroclite... Et les pots de fleurs, les plantes vertes, avaient « triste mine ».

L'intérieur de l'appartement était en apparence un « vrai foutoir ». Le ménage n'avait pas été fait, visiblement, depuis des lustres ; la vaisselle sale encore éparpillée autour de l'évier, la cuisine « sens dessus dessous », les lits dans les chambres « baillaient en grand » avec les draps retournés et froissés... Et dans l'ensemble l'on peut dire que l'on percevait dans cette maison, une « drôle d'atmosphère »...

Monsieur Rata, l'ami de Mireille Darmon, regardait un match de foot à la télévision, assis sur une chaise avec Micheline sur ses genoux, qu'il faisait sauter comme une petite fille, et il chahutait avec elle. Roger, dans la même pièce, était plongé dans des mots croisés, et Mireille vautrée dans un fauteuil, agitait devant son visage un éventail, d'une main molle et engourdie...

Ma mère fut attristée et choquée lorsqu'elle fit son entrée dans cette maison, et fut saisie d'étonnement dans cet étrange décor familial, en face de cet homme jeune, Rata, ostensiblement installé et comme incrusté, qui se sentait là comme chez lui, se servant dans le frigidaire, ouvrant les bouteilles de bière et d'apéritifs, changeant le programme de la télé à sa guise (il n'y avait encore que deux chaînes)... Et cette familiarité envers Micheline, une fille de onze ans, ce « sans gêne » comme si c'était lui en définitive, le « maître de la maison »...

Ce que nous ne savions pas – et que nous n'avons à vrai dire jamais su ma mère et moi – c'est ce que fut la vie commune de Roger avec sa femme durant toutes les années précédentes, ni l'univers intime, ni le vécu de Roger puisque par la suite Roger ne s'est jamais confié ni « étendu » sur « ces choses là"...

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Commentaires (1)

1. ASPLET RALPH 08/12/2009

Je ne tiens pas, pour des raisons trés personnelles à donner mon identité, mais, la lecture du voyage de BLIDA à LAGHOUAT, je l'ai maintes fois fait me "chatoouille"la mémoire, et voulais vous le plaisir que j'ai éprouvé à le lire. J'étais cantonné à DJELFA, et rayonnais,entre Blida, DJELFA, ASSI BABA, AIN MAHBED, LAGHOUAT, et même plus loin jusqu'au NIGER.Votre récit réveille de trés vieux souvenirs. Je peux vous dire qu'entre DJELFA et LAGHOUAT, il y avait le fameux ROCHER DE SEL, visible à des Kms que nous croyions proche, et toujours si loin. C'était un point hyper brillant posé sur la roche et sable ocre. ET aussi, le petit oasis artificiel qu'avaient la "construit" la Légion Etrangère, installée dans le petit fortin d'AIN-MHABED.
Bravo vous avez réussis à remettre en marche ma mémoire. je suis un peu plus jeune que votre cousine, et plus vieux que vous, puisque je suis né en 1940, à TUNIS, Britannique par mon père, presque Italien par ma mère, et Français, par mes études et par le coeur. Merci, merci encore, A.R.

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