Visages 14

 

 

Baraki, septembre 1961... Suite :

 

Ce « tableau familial » tel qu'il nous apparut, si singulier ; devait sans doute être le résultat d'un ensemble de situations et de réalités enchaînées les unes après les autres tout au long des années...

Ainsi découvrîmes nous ce dimanche 10  septembre 1961 à Baraki, un Roger « mal dans sa peau » , assez négligé de sa personne, et « quelque peu dépassé par le évènements ».

Profitant d'un moment où elle put lui parler seul à seul, ma mère lui demanda de venir nous rendre visite dès que possible à Blida, avec Micheline.

Roger « débarqua » à peine quelques jours plus tard, sans sa femme et en compagnie de sa fille... Un après midi de ce mois de septembre alors que j'étais seul avec ma mère dans l'appartement où nous habitions, le 57, au 9ème étage...

Et ce fut le point de départ, ce jour là, d'une « nouvelle histoire »...

De toute manière à cette époque, entre mon père et ma mère, il n'y avait plus de vie commune même si nous demeurions encore tous les trois sous le même toit. Mon père de son côté « avait des vues » ; Roger se trouvait lui même en situation de rupture et ne supportait plus ce qu'il subissait...

 

Alger, Tipaza et la « tchatche » de Roger

 

Vers la fin de l'année 1961, les évènements et l'actualité prirent une nouvelle tournure, encore plus dramatique car nous pressentions le déchirement à venir, nous savions que la plupart des Français d'Algérie devraient bientôt gagner la France, ou se sentiraient contraints de quitter l'Algérie...

Micheline, la fille de Roger, Mireille Champion et moi, nous nous entendions très bien et nous trouvions souvent ensemble.

Roger aimant beaucoup sortir, voir du monde, aller en ville, regarder les vitrines de toutes sortes de magasins – ce qui plaisait fort à ma mère – nous fîmes ensemble, avec Micheline et Mireille que nous emmenions toujours en ballade, des sorties mémorables, animées et très gaies.

Entre mes deux copines j'étais si heureux, si inspiré dans tout ce que j'exprimais, que, à aucun moment et jusqu'au début du printemps de l'année 1962, je n'ai pensé à ce qui viendrait si nous devions quitter l'Algérie... D'ailleurs à ce sujet, mon père envisageait la possibilité de demeurer en Algérie après l'indépendance, tout comme certains « Pieds Noirs » ou Européens installés dans ce pays et n'ayant jamais été impliqués dans quelque action ou engagement...

Je vivais donc le présent avec intensité et émotion, comme si la vie devait toujours être ainsi...

Dans la voiture de Roger, une DS 19 noire, nous nous rendions à Alger, voir les grands magasins de la rue d'Isly ou de la rue Michelet (devenue actuellement rue Didouche Mourad).

Nous allions aussi à Tipaza, un haut lieu de l'antiquité, un site magnifique et « très romantique » au dire de ma mère ; sur la plage de Zéralda, à Chréa dans la montagne au dessus de Blida, et dans des villes de la Mitidja telles que El Affroun, Boufarik, Miliana... A chacune de ces sorties, c'était une vraie fête entre nous, un enchantement, et Roger nous faisait beaucoup rire...

Entre bien d'autres anecdotes, Roger nous racontait par exemple, que lorsqu'il avait passé son BS (brevet supérieur en 3 parties), examen équivalent à notre Baccalauréat actuel, il avait obtenu 20/20 en mathématiques, sciences, histoire et géographie, grammaire et explication de texte, mais qu'en dissertation, son « point faible », il avait eu la note de 1/20, car le sujet selon son propos « l'avait bassiné à mort » : la mode!

Dans la seconde année de son BS il avait été mobilisé pour la 2ème guerre mondiale, ayant été contraint de s'embarquer avec d'autres jeunes de son âge dans la Marine où il avait accompli un service de sept ans. Il participa à diverses missions aux Etats Unis d'Amérique, en Atlantique Nord, puis en méditérranée au moment du débarquement des Forces Alliées sur les côtes d'Afrique du Nord en 1942. Son bateau a coulé près d'Alger lors d'un accrochage assez sévère et il s'est retrouvé sain et sauf, l'un des rares survivants du naufrage, sur une bouée dans l'eau glacée de l'hiver. S'il resta dans l'armée autant d'années de sa vie, sept ans, c'est parce que le régime de Vichy, en France et en Algérie, avait évincé tous les Isralélites de l'administration publique. Roger était instituteur et d'origine Israélite, mais non pratiquant... A dire vrai, lui et la religion, « ça faisait pas bon ménage »! Il revint après la guerre dans son village, Berrouaghia, où il était né, puis fut réintégré dans la fonction publique, reprit son métier de maître d'école...

Il se présenta pour la 3ème partie de son BS à Bordeaux, car il n'y avait que là, dans cette ville, de tout le sud de la France, où l'on pouvait passer l'oral d'Arabe à ce niveau d'études...

Roger nous racontait donc tout cela, dans la voiture, de sa voix de tonnerre et avec cet accent d'Algérie chez lui très marqué ; ainsi que de nombreuses anecdotes relatives à son enfance à Berrouaghia.

Un printemps explosif

 

Un jeudi du mois de février 1962, nous nous rendîmes, ma mère, Roger et moi, à Chréa, dans la montagne enneigée. Là haut tout était blanc, gelé, et d'énormes tas de neige entouraient les maisons. Une brume épaisse et glaciale noyait le village, les forêts de cèdres et les espaces de loisirs...

Nous ne vîmes ce jour là, ni Blida ni la plaine de la Mitidja vers le nord, ni les barrières rocheuses de l'Atlas Saharien vers le sud, depuis les terrasses ou les promontoires aménagés.

Lors de cette sortie à Chréa ce glacial jeudi de février, alors que nous cheminions à petits pas dans les rues du village encombrées de congères et par une température de cinq degrés en dessous de zéro ; ma mère et Roger se mirent à parler de la vie qu'ils allaient avoir bientôt ensemble. Roger disait que le « cessez le feu » suivrait immédiatement les accords d'Evian en mars, et que sans aucun doute, monsieur Rata, engagé dans l'armée, obtiendrait un poste près de Marseille où il se rendrait avec Mireille, sa femme. Ainsi Roger se retrouverait tout seul à Baraki, et libre désormais...

Le putsch militaire du 22 avril 1961 avait échoué parce que le contingent n'avait pas suivi les quatre généraux Salan, Jouhaud, Zeller et Challe, auxquels ne s'étaient ralliés que quelques unités. De là s'était constituée l'OAS, soutenue par des mouvements politiques d'extrême droite, les grands propriétaires, les « gros colons » ainsi qu'une grande partie des « pieds noirs ». Selon ces gens là, l'OAS pouvait « sauver » l'Algérie et éviter aux populations Européennes implantées en Algérie depuis plusieurs générations, de devoir s'expatrier... [ Voir « Les chevaux du soleil », de Jules Roy, une saga de l'Algérie de 1830 à 1962, en particulier dans la dernière partie intitulée « le tonnerre et les anges », dans laquelle, et dans tout le livre d'ailleurs, l'auteur retrace fidèlement l'histoire vraie et impartiale, ainsi que les évènements vécus par les personnages de plusieurs familles depuis le 14 juin 1830 date du débarquement des armées de Charles X sur la plage de Sidi Ferruch ]

L'une des « solutions » possibles envisagée, entre autres, qui avait été à l'étude, consistait en la création d'un état indépendant gouverné par les Français d'Algérie et par les Algériens soit une république Algérienne qui aurait en fait ressemblé à l'Afrique du Sud. La plupart des Européens implantés en Algérie, les « Français de France » souhaitant demeurer en Algérie, et un certain nombre d'Algériens étaient favorables à cette solution. Mais la conséquence inévitable de cette solution là aurait probablement été la domination des Européens, des grands propriétaires, des riches Algériens, des chefs de parti, et le maintien de la population Algérienne dans des droits et dans des conditions forcément limités ou illusoires, inacceptables pour eux...

La situation à cette époque en mars et avril 1962 était devenue extrêmement confuse et surtout dépendante des passions exacerbées, des idéologies et des différents courants politiques qui de tous côtés, déchiraient les populations, les familles et contribuaient à l'instauration d'un climat d'anarchie généralisé et de guerre civile. D'autant plus que l'OAS d'une part, puis le FLN d'autre part, avec leurs alliés et leurs réseaux aussi bien en France métropolitaine que depuis des pays étrangers, souhaitaient porter la guerre en France et multipliaient les attentats, les actes de terrorisme à Paris et dans les grandes villes.

Au mois de mars 1962 avec l'arrivée d'un printemps très maussade, froid et pluvieux cette année là, les évènements en Algérie se précipitèrent. Après les accords d'Evian et le « cessez le feu », l'OAS pratiqua avec tous ceux qui soutenaient cette organisation et s'y montraient ouvertement engagés, une politique de « terre brûlée » consistant en la destruction des bâtiments administratifs, des écoles et à la « mise à mal » de l'économie du pays, de ses infrastructures, voies ferrées, routes, gares, dépots de carburants et usines... Toutes les nuits dans les villes retentissaient les explosions de bombes, et les « plasticages » se succédaient à un rythme accéléré, d'heure en heure... Ainsi à Montpensier, là où nous habitions, plusieurs commerçants eurent leur magazin détruit, leurs vitrines soufflées, leurs rideaux métalliques pulvérisés. Un groupe scolaire même, alors en construction et presque achevé, tout juste en face de notre îlot d'immeubles, fut une nuit complètement détruit par une gigantesque explosion.

Le FLN en représailles à ces attentats et à ces destructions, multipliait les actions de commandos, les enlèvements de personnes et les assassinats en série, sur la base de « listes noires » établies par des « espions » ou par des gens « forcés de collaborer ».

Mon père par exemple, qui n'avait rien fait de particulier, ni participé à aucun mouvement ou manifestation, fut dénoncé par Mina, notre dernière femme de ménage que ma mère cependant n'avait employée que quelques heures occasionnellement. Cette Mina ne nous avait pas fait bonne impression au départ. Nous la trouvions fourbe, cauteleuse, sournoise et de surcroît elle volait.

Nous cachions à l'intérieur de la boîte du papier hygiénique dans les WC, une grenade lacrymogène pour le cas où nous aurions été attaqués la nuit dans notre immeuble. Mina s'en était aperçue car nous découvrîmes un jour que la grenade placée d'une certaine manière et recouverte de papier, avait été légèrement déplacée... Dès lors nous apprîmes par des amis Algériens, que nous figurions sur une liste du FLN. Il n'était donc plus question d'envisager de rester en Algérie. Et depuis avril 1962, après l'incident de la grenade dissimulée et découverte par Mina, nous vécûmes dans la terreur jusqu'à notre départ de Blida en mai, trois jours avant l'embarquement pour Marseille...

Mise à sac du lycée Duveyrier

 

Dans le courant du mois de mars, peu de temps avant l'incident de la grenade lacrymogène dissimulée dans le boîtier des WC et découverte par Mina, il arriva à ma mère une « drôle d'histoire »...

Prévoyant qu'à notre retour en France elle allait se séparer de mon père, ma mère décida d'apprendre à conduire. Mais les auto-écoles fermaient toutes leurs portes les unes après les autres. Ma mère, sur une recommandation de madame Champion, fit la connaissance d'un ami de madame Champion, monsieur Lorenzo, un Italien de belle stature mais d'un genre « un peu spécial »...

Ce monsieur Lorenzo était un homme d'apparence assez « louche », très volubile, entreprenant et fier de sa personne. Son visage paraissait taillé au couteau, aussi patibulaire et « prédateur » que celui de monsieur Canarelli, mon prof de maths du lycée Duveyrier en classe de 6ème...

Lors des premières leçons de conduite dans sa Panhard beige assez mal entretenue, monsieur Lorenzo se montra toutefois « très correct ». Mais qu'est-ce qu'il était baratineur!

Pour ne pas se retrouver toute seule en sa compagnie, chaque fois qu'elle en avait la possibilité, ma mère me prenait avec elle, ainsi que Mireille, la fille de madame Champion.

Un jour nous vîmes arriver chez nous monsieur Lorenzo dans un costume crème très léger, une main enfoncée dans l'une des poches de son pantalon, l'oeil un peu allumé, avec un regard qui ne semblait pas « très catholique ». Il venait chercher ma mère pour sa leçon. Visiblement, un objet saillant, dur, assez volumineux, gonflait l'autre poche de son pantalon. Je crus en toute innocence que monsieur Lorenzo dissimulait un revolver dans sa poche, à cause des évènements.

En fait, monsieur Lorenzo dont le comportement rappelait à ma mère celui de monsieur Canarelli le prof de maths, avait envie « de se faire ma mère » et il « triquait à mort » dans la poche de son pantalon.

Ma mère lorsqu'elle le vit en cet état, refusa de partir avec lui. Il s'ensuivit une altercation assez violente. Monsieur Lorenzo traita ma mère de « pute », madame Champion vint à la rescource, se précipita sur son ami, l'agrippa par le col de sa chemise et lui vomit à la figure tout un répertoire d'injures, et pour finir, le poussa violemment dans les escaliers... Nous ne le revîmes plus jamais.

Dans la cité HLM de Montpensier, l'oued crasseux et infesté de rats, constituant une frontière entre la cité Arabe et la cité Européenne, qui nous servait de champ de bataille entre bandes de jeunes, fut à cette époque là déserté car il était devenu trop dangereux de s'y aventurer. Batailles au « tahouel » (lance pierre), agressions au couteau, sévissaient dans tout le quartier. Chaque soir et durant toute la nuit, des concerts de casseroles, d'ustensiles de cuisine et de morceaux de bois ou de ferraille, retentissaient dans les deux cités en effervescence, en puissantes vagues sonores et assourdissantes. Dans les HLM habités en majorité par les Européens, on tapait cinq coups : « Al-gé-rie Fran-çaise » ; et dans les HLM situés de l'autre côté de l'oued, là où habitaient les Arabes, l'on tapait : « Al-gé-rie Mu-sul-mane » soit six coups.

Il en fut ainsi durant toutes les nuits d'avril et de mai 1962, à tel point qu'avec les explosions de bombes, les plasticages et les agressions de personnes à tout moment, nous ne dormions plus que quelques heures, le matin, d'un sommeil léger et agité...

Le 11 avril 1962 fut la dernière journée passée au lycée Duveyrier, à Blida. J'étais alors en classe de 5ème A2, avec de bons professeurs, et bien sûr mon copain Ould Ruis. Dans cette classe nous étions tous des garçons tranquilles et studieux et nous nous entendions très bien.

Ce jour là, le 11 avril, ce fut la révolution. Déjà depuis quelques jours la situation était très tendue entre groupes extrémistes de différentes factions.

Tout fut mis à sac. Le bureau du proviseur incendié, les dossiers détruits, les livres brûlés ou déchirés... Un grand feu dans la cour d'honneur complètement retournée, les massifs de fleurs et de plantes d'agrément dévastés sur lesquels on jetait les bancs et les tables des classes... L'on se battit dans les salles de perm et dans le réfectoire. Les professeurs avaient tous déserté le lycée, la foule hurlante des élèves déferlait dans les couloirs, entrait dans les classes, brisant tout, cassant les vitres, arrachant les portes, allumant partout des feux...

Le proviseur n'était plus monsieur Chevalier mais un Algérien qui, depuis la dernière rentrée scolaire, avait été nommé pour le remplacer. Lorsque la situation devint intenable et que les groupes extrémistes menés par des sympathisants de l'OAS furent à l'origine des premiers incidents sérieux, les Algériens qui soutenaient le FLN et les agitateurs appuyés par des « casseurs », heureux de profiter de l'occasion, répliquèrent en instaurant la terreur dans le lycée, bloquant l'accès aux salles de classe, constituant des bandes armées de couteaux, de lance-pierres, de barres de fer et tentèrent de se rendre maîtres du lycée, d'éliminer les extrémistes de l'OAS. Le proviseur et les autorités du lycée furent alors complètement dépassés par les évènements. De tous côtés l'on entendait crier à pleins poumons par les Français et quelques Algériens ivres de passion exacerbée : « fa-cul-té fran-çaise » scandé sur les 5 notes de « algérie française ». La confusion vers midi, étant devenue totale ; la violence, l'agitation, les destructions, les feux, la mise à sac atteignirent leur paroxysme.

Nous avions réussi, les plus jeunes d'entre nous, ceux des classes de 6ème et de 5ème, puis tous ceux qui avaient peur, à nous réfugier dans une salle de « perm » dont nous avions barricadé les fenêtres avec des bancs et des armoires métalliques.

Puis les forces de l'ordre avec l'aide de l'armée, assiégèrent le lycée, lancèrent des grenades lacrymogènes, envahirent la cour d'honneur, les couloirs et les salles et dispersèrent les manifestants. Nous pûmes enfin sortir. Le lycée ferma ses portes et il n'y eut à dater de ce jour, plus d'école...

 

 

Marinette

Jusqu'au jour de notre départ, durant les mois d'avril et de mai 1962 à Montpensier, éclatèrent les bombes, retentirent concerts de casseroles dans les immeubles, et les explosions de grenades, les plasticages... Des fusillades crépitaient aux alentours, traçant dans la nuit des éclairs fulgurants, les balles perdues venaient s'écraser sur les murs des immeubles. Et nous « dansions devant le buffet » parce qu'il n'y avait plus rien ou presque à manger et que le ravitaillement n'était plus assuré. Nous ne dormions plus, nous vivions confinés dans la terreur et dans l'impossibilité de mener une vie normale.

L'on racontait que les « fellaghas » organisaient des collectes de sang pour soigner leurs blessés et que de nombreuses personnes avaient été enlevées et égorgées comme des poulets.

La situation générale était si troublée, si inextricable, que nous ne savions plus qui se battait contre qui... Ainsi des Algériens appartenant à diverses tendances, Islamistes révolutionnaires ou même aventuriers en bandes inorganisées et sans objectifs précis, meneurs issus parfois de pays étrangers, se tuaient entre eux, massacraient des villageois, des femmes et des enfants, semaient la terreur aussi bien auprès des populations Algériennes que des « pieds noirs » ou des métropolitains.

Il existait bien déjà à cette époque, une armée régulière, des chefs politiques, une structure gouvernementale provisoire, une administration qui tentait de se mettre en place, mais cela ne rétablissait pas l'ordre et encore moins la paix.

Les Français se déchiraient entre eux. Beaucoup allaient tout perdre de tout ce qui avait été leur vie jusque là, et se livraient à des actes irréfléchis et désespérés. Entre « pathos » et « pieds noirs » durant les semaines qui précédèrent l'indépendance, les relations devinrent explosives. En outre, du fait de l'anarchie qui régnait un peu partout dans le pays, la sécurité des biens et des personnes n'était plus assurée car les forces de police disloquées et mobilisées dans les manifestations contre les agitateurs et les camps retranchés dans les quartiers d'Alger, devenaient inopérantes. Les gens qui avaient des comptes à régler, des haines entre eux, des différends ou des vengeances à assouvir, exprimaient leurs passions, leurs rancoeurs, leur jalousie et se montraient très agressifs.

En dépit de ce contexte évènementiel, nous avions conservé quelques relations avec des amis Algériens à Blida ; madame Erb et deux ou trois camarades de travail de mon père, leur famille, le maire de Blida qui était alors monsieur Beaujard, et l'une des secrétaires de la mairie, Marinette.

Marinette fut la dernière personne que nous pûmes encore inviter un soir chez nous. Nous la reçûmes à dîner dans la salle à manger de notre appartement. A cette occasion ma mère avait pu se procurer un poulet à prix d'or, qu'elle accompagna d'une boîte de petits pois car il nous restait encore quelques conserves alimentaires. Il y eut une panne d'électricité assez longue, ce qui était fréquent en cette période et nous dûmes nous éclairer avec des chandelles et des bougies. Je revois encore Marinette en face de moi, son visage adorable encadré de cheveux blonds si bien coupés et coiffés, très élégante dans une robe de soirée, souriante, enjouée, si drôle et d'une gentillesse émouvante... Nous avions passé là une soirée fort agréable, échangé idées et projets, comme si nous étions étrangers à ce monde de violence et d'évènements dramatiques...

Quelques jours plus tard, nous apprîmes que Marinette avait été tuée, victime d'un attentat perpétré par des Algériens fanatiques. Elle avair eu la tête tranchée à la hache. Je fus terriblement traumatisé par cet assassinat, ne pouvant me faire à l'idée de cette nuque si blanche et si délicate sur laquelle s'était abattu le tranchant d'une hache.

Un barrage et trois types armés

 

Vers la fin du mois d'avril, Roger fut victime d'un attentat alors qu'il venait tout juste de quitter Baraki en voiture pour se rendre à Blida.

Mireille, sa femme et son ami monsieur Rata avaient déjà quitté l'Algérie et s'étaient établis dans les environs de Marseille, à Fuveau précisément, dans un camp de réfugiés de harkis où ils avaient trouvé tous les deux du travail.

En partant de Baraki, Roger reçut sur le pare-brise de sa voiture un énorme parpaing rectangulaire jeté par un Arabe, un habitant de Baraki, l'un de ceux à qui Roger avait donné des cours du soir.

Le pare-brise vola en éclats, le parpaing blessa Roger à l'avant bras et lui démit l'épaule. Néanmoins, Roger fonça sans s'arrêter, prit toute la vitesse qu'il put et roula jusqu'à Blida. Nous le vîmes arriver chez nous tout ensanglanté et comme il n'était pas question qu'il retourne à Baraki, monsieur et madame Champion l'hébergèrent dans leur appartement et lui installèrent un lit pliant dans un coin de la salle de séjour.

Le mercredi 2 mai cependant, Roger voulut se rendre à Alger pour voir sa fille Micheline qui se trouvait encore en pension dans un collège de jeunes filles.

Roger envisageait de passer par Baraki afin de récupérer quelques documents et effets personnels dans le bâtiment d'école où il avait habité, avant d'arriver à Alger. Ma mère et moi l'accompagnâmes dans cette expédition hasardeuse et assez risquée.

A l'entrée du village de Baraki, près du bâtiment de l'école, nous fûmes arrêtés devant un barrage constitué de chevaux de frise, de barbelés, d'une camionnette bâchée et de trois énergumènes enturbannés à la mine patibulaire, armés jusqu'aux dents avec fusil mitrailleur, cartouchière, grenades offensives, baïonnette au canon et couteaux effilés accrochés à la ceinture... Nous crûmes ce matin là sous un soleil éclatant dans un ciel totalement bleu, que notre dernière heure était arrivée. Le long du bâtiment de l'école, près de la véranda, un corps était étendu face contre terre. Roger nous dit que ce corps était celui de son collègue adjoint. Nous étions tous les trois, blancs comme des draps sortis de la lessiveuse. L'un des types armés nous fit descendre et aligner à côté de la voiture, pointant vers nous son fusil et les deux autres eurent le même geste. Déjà l'un des types actionnait le cran de sûreté de son fusil. L'un d'entre eux s'approcha de nous, sembla reconnaître Roger, lui demanda en Arabe qui étaient cette femme et ce garçon avec lui.

« Des amis à moi », répondit Roger en Arabe. Ensuite Roger continua de leur parler en Arabe sur un ton qui semblait autoritaire et persuasif, accompagnant ses paroles de gestes et d'expressions visiblement très imagées, avec un certain humour, et cela impressionna les hommes armés. Puis ma mère s'approcha de l'un de ces hommes, le plus jeune, le regarda dans les yeux, lui parla comme s'il était son fils, avança sa main sur le canon de la mitraillette, usa de tout son charme et de toute sa féminité tant et si bien que celui qui devait être leur chef intervint, inspecta la voiture et finalement nous donna l'ordre de faire demi tour et de partir...

Lorsque nous arrivâmes dans le couloir d'entrée du collège de Micheline à Alger, nous fûmes accueillis par deux femmes du personnel de l'intendance et ayant raconté ce qui venait de se passer, l'on nous fit boire de grands bols de café noir afin de nous « remonter »...

Je pensai à ce moment là, à ce que j'avais lu dans la vieille bible de madame Champion, à propos de « miracles » et je me dis alors : « un miracle ça doit bien être comme ça... »

 

 

 

 

 

 

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