Visages 11

 

« Viens avec moi, à deux on s’en sortira »…

 

Ces constructions géométriques, standardisées et parfaitement symétriques dans la disposition des logements étaient « sans magie », essentiellement conçues pour une « habitabilité » des plus ordinaires sans souci de moindre esthétique…

De véritables « clapiers humains » aurait-on pu dire! A chacune des deux extrémités de la coursive et donc, de l’étage, était situé l’appartement d’angle de quatre pièces destiné en priorité aux familles de plusieurs enfants. Ensuite venaient de chaque côté les appartements de trois pièces tel le nôtre puis au milieu de l’étage les deux appartements de deux pièces. Ces logements étaient rigoureusement symétriques. Les coursives de tous les bâtiments étaient orientées vers le Nord de telle sorte que, depuis les plus hauts bâtiments de neuf étages, nous avions vue sur la plaine de la Mitidja. A l’arrière, les locataires de chaque appartement disposaient d’une « loggia », c’est-à-dire un balcon orienté vers le Sud, du côté de la montagne.

Demeurant au 9ème étage nous bénéficions depuis la coursive d’une vue splendide sur toute la plaine de la Mitidja jusqu’aux collines du Sahel et aux monts de Cherchell. Depuis la loggia communiquant avec la chambre de mes parents par une grande porte vitrée, nous apercevions toute la montagne recouverte de forêts de cèdres sur la crête de Chréa et en hiver blanche de neige.

De la loggia ou de la coursive l’on pouvait suivre la position exacte du soleil couchant entre les deux solstices. L’inégalité des jours et des nuits est moins prononcée ici, par 36 degrés de latitude que dans le Sud de la France. Ainsi au solstice de décembre à six heures du soir, voit-on encore clair, le soleil à peine disparu en dessous de l’horizon.

Ces deux bâtiments de neuf étages de la cité Montpensier étaient les plus hauts bâtiments de la ville de Blida. Depuis les fenêtres des chambres, du salon, de la salle à manger et la loggia nous dominions la ville dans toute son étendue.

Notre mobilier et nos caisses d’objets et de vaisselle ayant séjourné durant plusieurs mois dans un container sur le port de Marseille, arrivèrent à Alger. Un camion de déménagement vint se garer près de l’entrée de la « tour cage » de l’immeuble, au jour fixé pour notre installation dans l’appartement. Ce fut là une opération héroïque et fort longue car l’ascenseur étant trop étroit nous dûmes effectuer pour ainsi dire un voyage à chaque meuble. Dans l’appartement il y avait de la paille partout. Nous fûmes agréablement surpris de constater que, lors du déménagement en catastrophe de Tunisie, rien n’avait été volé ni abîmé et à quel point la vaisselle, les verres, les bibelots, avaient été soigneusement emballés et bien conditionnés…

Durant le temps de ces innombrables allées et venues entre l’entrée de la « cage » et le 9ème étage, nous fîmes la connaissance de nos voisins, ceux de l’appartement d’angle de quatre pièces, le 58 qui eux, venaient aussi tout juste d’emménager : les Champion, un couple ayant en charge quatre enfants et la maman de madame Champion, soit sept personnes dans ce logement.

Cette famille là devint par la suite et jusqu’à notre départ d’Algérie le 22 mai 1962 ; à sa manière et dans un contexte assez différent de celui de Cahors, comme une sorte de « seconde famille Figeac »… Dès le jour de notre arrivée, nous avons tout de suite « sympathisé »…

Les Champion étaient des gens très pauvres mais pas aussi pauvres cependant, que ces nombreuses familles Algériennes démunies de tout.

Monsieur Champion, le père, était un « pathos » originaire d’Amiens, un brave homme de peu d’instruction issu d’une famille d’ouvriers : il ne s’était jamais marié, jusqu’au jour où il rencontra par hasard sur le port de Marseille une femme désespérée, seule et assise sur une valise, accompagnée d’une petite fille…

Une rencontre « hors du commun »… A cette époque là, au début des années 50, monsieur Champion n’avait pas de situation stable et exerçait divers métiers de manutention, à la journée, afin de survivre au hasard de ses pérégrinations dans toute la France. Il se trouvait alors à Marseille où il était docker. Un jour sur le port il rencontre une jeune femme totalement désespérée, complètement démunie, affamée, vêtue de haillons, assise sur une valise de carton, accompagnée d’une fillette âgée de quatre ans, Mireille…

Cette femme et cette fillette n’avaient rien mangé depuis plusieurs jours et se trouvaient toutes deux dans un état de faiblesse extrême. La fillette toute chétive se serrait aux côtés de sa mère.

Monsieur Champion eut pitié, aborda cette femme et lui parla, rompit son casse croûte en plusieurs morceaux et tendit sa gourde. Et cette pauvre femme pleura toutes les larmes de son corps, raconta son histoire… Italienne d’origine elle venait de Tunis où ses parents s’étaient réfugiés fuyant le régime fasciste de Mussolini. A Tunis l’homme qui avait été un temps son compagnon de misère l’abandonna en lui laissant Mireille leur fillette mais la séparant de leur fils qui lui, était un peu plus âgé que Mireille. Cet homme les avait toutes deux « jetées à la rue ». Le père de la jeune femme venant de mourir et sa mère sans ressources, elle dut à nouveau s’exiler car à Tunis les Italiennes pauvres étant légions, ne pouvaient espérer se placer dans les maisons bourgeoises des riches commerçants : les places étaient chères et introuvables… Elle avait donc « atterri » à Marseille sur le port, après avoir voyagé clandestinement sur un cargo à bord duquel elle avait du se prostituer…

Comme dans toutes les zones périphériques des grandes villes et en particulier à Marseille, les immigrés, les clandestins, les travailleurs saisonniers logeaient dans des baraquements préfabriqués constitués de structures métalliques ou de hangars à proximité des lieux de travail… C’est donc là, dans l’un de ces foyers d’accueil, que s’était installé monsieur Champion. Il avait dit à cette femme « viens avec moi, peut-être qu’à tous les deux on arrivera à s’en sortir ». Et il l’avait hébergé, elle et sa fillette, dans son baraquement.

En France ils ne voyaient aucun avenir, sinon une existence de misère et de travail précaire… Ils s’étaient mariés et monsieur Champion avait adopté Mireille. Puis ils étaient partis en Algérie. A Blida, monsieur Champion trouva une place d’ouvrier d’état aux Chemins de Fer. Mais le salaire était à peine meilleur que celui qu’il aurait eu en France pour la même situation : environ 70000 anciens Francs par mois.

L’on ne parlait pas encore de ces « Nouveaux Francs » qui ne devaient apparaître qu’au tout début de l’année 1960. Et la vie en Algérie était très chère : les denrées alimentaires, l’habillement, les biens de consommation courante, tout était « hors de prix »… La plupart des produits venaient de France, notamment la viande de boucherie ainsi que le beurre, les fromages… Les loyers étaient relativement élevés par rapport à ce que l’on gagnait et les allocations pour des familles telles que les Champion, n’apportaient qu’une aide dérisoire. Dans l’HLM où nous habitions par exemple, l’on comptait 18000 Francs par mois pour un logement de quatre pièces et 15000 pour un « trois pièces ». Avec l’eau, l’électricité, les poubelles, le gaz, les charges d’entretien il fallait compter autant d’argent en plus…

 

Titin le lapin

 

« Nano » [Jean Jacques] le premier fils des Champion était né le 31 janvier 1956. Venaient ensuite Richard né le 7 mai 1957 puis le dernier « Bilou » [Philippe] né le 29 Août 1959.

Monsieur Champion en Algérie avait accepté de prendre en charge la vieille maman de madame Champion qui ne parlait que l’Italien et prisait tant et si fort que ses narines en étaient tuméfiées et rougies comme des larves de doryphores.

Très vite le soir après mon retour du lycée ainsi que les jeudis, les dimanches et les jours de vacances, je me mis à passer plus de temps chez les Champion que dans notre appartement…

Notre loggia et la leur étant contiguës il suffisait de se pencher légèrement pour se parler d’un balcon à l’autre. L’on aurait même pu enjamber le large rebord du balcon et passer chez l’autre, si toutefois l’on n’avait eu peur du vide…

Je fis donc la connaissance de Mireille, par des « bonjour » et des conversations de loggia qui ne durèrent qu’un jour ou deux…

Chez Champion c’était « le camp volant » : des bassines de diverses tailles et cabossées pour la plupart d’entre elles, traînaient un peu partout dans chaque pièce, emplies de linge à laver, de jouets cassés ou d’objets de toute sorte. La serpillière et le balai à brosse se trouvaient n’importe où sur le carrelage aussi bien au milieu de la grande salle à manger - salon que dans une chambre ou dans la cuisine. Dans tous les coins et recoins de chaque pièce s’amoncelaient empilés ou encastrés, des cartons de journaux, de vaisselle, d’ustensiles ou de provisions alimentaires et même de la vaisselle sale, propre ou cassée posée à même le sol. La salle de séjour, d’une grande surface tout de même, ressemblait à l’intérieur d’une salle de café de quartier pauvre. Et dans les chambres le désordre était indescriptible!

Bilou, le bébé, ne cessait de crier après le biberon et s’agitait dans une caisse à roulettes fabriquée par monsieur Champion. La vieille maman se tenait tout le temps assise sur une chaise brinquebalante peu confortable et ouvrait toutes les cinq minutes sa boîte ronde en fer contenant du tabac à priser, se fourrait sous le nez une bonne pincée qui la faisait éternuer… La plupart du temps, du matin jusqu’au soir elle s’installait devant la porte d’entrée (qui n’était jamais fermée et « matérialisée » par la présence d’un rideau de bandes multicolores plastifiées), et elle s’accoudait sur le rebord du balcon de la coursive… Elle ne parlait que l’Italien, un peu d’Arabe et quelques mots de Français.

Il y avait aussi « faisant provisoirement partie de la famille », un « locataire » nommé Titin », un lapin blanc et cendre qui galopait partout, se comportait comme le chat de la maison s’il y en avait alors eu un, égrenait ses chapelets de crottes rondes sous les lits et plus particulièrement sous le lit qui dans la journée servait de divan ou de canapé dans le salon - salle à manger. Et au beau milieu de cette pièce toujours grande ouverte sur la loggia, trônait une immense table, la même table que celle des Figeac à Cahors… Cette table monumentale constituait un « haut lieu » de convivialité, en permanence chargé de bouteilles, de verres, d’une cafetière et d’une théière, de bols, d’assiettes contenant de petits gâteaux, de vaisselle sale et de journaux ou revues…

Dans l’appartement des Champion l’on n’apercevait pratiquement aucun meuble car l’on était trop pauvre, mais par contre de nombreuses étagères en planches supportant cartons, caisses, vêtements, livres, vaisselle et objets utilitaires…

Lorsque pour la première fois durant ce mois de décembre 1959 je pénétrai dans cet appartement, invité par Mireille à m’asseoir autour de la grande table, et que je me sentis si bien accueilli dans cet univers familier ; ce qui m’étonna et m’émerveilla ce fut qu’ici, la vie, la réalité, le vécu, tout cela vous « prenait directement aux tripes » de telle sorte que l’on se sentait « vidé » de toute angoisse métaphysique, de toute préoccupation de l’ordre ou du sens du monde, de toute interrogation sur le « devenir » de ce que l’on vivait… Ici tout était cru, brut et vrai, sans contrefaçon, sans hypocrisie, sans fioritures mais étrangement beau et émouvant… L’ordinaire parfois, que l’on associe tout naturellement aux contraintes, aux laideurs et à tout ce qui se répète de la vie, peut paraître « sublime » lorsqu’il est « transcendé » par ce qui émane du cœur et de l’esprit même des gens…

Madame Champion n’était pas une femme très affectueuse. Son visage, son expression et son regard révélaient la marque profonde et indélébile de toutes les duretés et de toutes les épreuves qui avaient été celles de son existence avant de rencontrer son mari. Elle était très crue, très vulgaire dans ses propos comme dans son comportement ou dans ses rapports de communication. Mais ce n’était pas une vulgarité qui pouvait choquer ou blesser parce qu’elle était tellement authentique, tellement nature… Et si cocasse par moments, que l’on l’acceptait en définitive telle qu’elle était.

 

La parole coulait et sautait comme l’eau des rivières de montagne

 

Madame Champion était une femme humble qui souffrait de ne pas avoir eu plus d’instruction dans sa jeunesse, ayant quitté l’école très tôt. Dans l’intonation de sa voix, dans sa manière bien à elle de s’exprimer, dans son regard, dans ses expressions et ses gestes, elle était très attachante. Elle pouvait être très émouvante en dépit de sa vulgarité et de sa dureté intérieure.

Du matin jusqu’au soir elle fumait des « Bastos » sans filtre et avait en permanence la cigarette collée à ses lèvres. Elle criait sans cesse après son mari ou ses enfants, les traitant de « saligauds » lorsqu’ils lui donnaient à laver du linge trop sale, allant même jusqu’à tendre sous le nez de son mari et en l’insultant, des slips sales…

Mais l’appartement des Champion ressemblait à un « moulin à vent », un lieu de rencontres, d’allées et venues de voisins, d’amis, de connaissances et de « copains de copains »… Un lieu de convivialité, de discussions interminables et d’échange de nouvelles. L’on y prenait le café ou le thé, ou l’apéritif, pour un oui pour un non à n’importe quelle heure de la journée. De nombreux enfants accourus de tous les étages de l’immeuble, passaient et repassaient sans cesse. Lorsque survenaient des malheurs, des disputes familiales ou que l’on avait le cafard, alors l’on « débarquait » chez Champion… Et de même quand il y avait quelque chose à fêter.

Nano [Jean Jacques] l’aîné des trois garçons était turbulent, bagarreur et livré à lui même alors qu’il atteignait l’âge de quatre ans à la fin de l’année 1959. Il aurait tôt fait de constituer une bande dans l’immeuble et même dans le quartier… Aussi brut que sa mère il était cependant d’un caractère plus démonstratif et plus affectueux.

Son frère, Richard, était timide, effacé, d’un comportement capricieux et instable, un peu sournois et spécialiste des « coups en douce » mais d’une grande sensibilité.

Madame Champion vénérait sa mère et en sa présence elle faisait des efforts surhumains pour essayer de ne pas paraître trop vulgaire, de ne pas dire trop de cochonneries. Elle avait peu d’instruction, sachant tout juste lire et écrire avec difficulté mais s’ouvrait à l’actualité, à tout ce qui touchait à la connaissance de la vie, des gens, et en compagnie de ma mère elle découvrait un monde qui ne lui était pas indifférent. Cela nous émouvait et nous amusait parfois de l’entendre exprimer des idées ou des pensées qui lui étaient personnelles, dans son langage à elle, si truculent, si trivial, si imagé… En effet l’image symbolisant ce qu’elle voulait dire, s’inscrivait d’emblée dans son contexte particulier et s’imposait naturellement dans l’esprit de ses interlocuteurs.

La coursive elle aussi, était un « haut lieu » de communication. D’un bout à l’autre de chaque étage avec son carrelage noir et lisse, elle servait aux enfants de patinoire, de piste à trottinette et petits vélos. Durant la journée les portes des appartements demeuraient ouvertes afin de faciliter les allées et venues des voisins, des amis et connaissances et ainsi venait-on prendre l’anisette ensemble, demander un petit service, échanger des nouvelles, partager un petit moment de vie, se raconter des histoires…Et l’on « brodait », l’on en « rajoutait », cela n’en finissait plus, l’on éclatait de rire… Ou l’on pleurait quelques fois!

La parole coulait et sautait comme l’eau vive des rivières de montagne, naturellement, haute en couleurs, spontanée, sans hypocrisie et s’animait en toute simplicité sans que les uns ou les autres cherchent à monopoliser la conversation, même si d’aventure l’on « en mettait plein la vue » par pure fanfaronnade.

La vie était ordinaire, le quotidien sans magie mais chaque moment passé ensemble était intensément vécu.

A l’entrée de certains appartements dans les étages, en particulier chez des familles Algériennes, l’on avait purement et simplement enlevé les portes et tendu des bouts de tissu, des tentures colorées ou des rideaux de corde tressée. De toute manière les gens étaient si pauvres qu’il n’y avait rien à voler!

Si par miracle quelqu’un avait réussi à se payer la télé, tout l’étage en profitait.

Et la cage de l’escalier et de l’ascenseur était non seulement un lieu de passage et de communication entre les étages mais aussi un « marché », ou un espace culturel et artistique si l’on peut dire… Les murs servant d’écritoire ou de planche à dessin. Garçons et filles de l’immeuble… Et jeunes adultes également, rivalisaient de créations littéraires, d’inscriptions originales, de graffitis et de fresques démentielles. Des commentaires « épicés », des réflexions comiques, percutantes ou obscènes s’étalaient partout jusqu’aux sous sols, dans les couloirs des caves où il se passait « des choses innommables »…

 

 

Mireille, les westerns du jeudi et « Mon amie Flic ka »

 

Nous vivions tous dans un climat de violence, d’insécurité permanente, de conflits raciaux ou intercommunautaires, au gré de situations familiales et d’altercations entre voisins ou habitants de la cité. Inévitablement venaient des fâcheries, des bagarres, du raffut… Mais les gens cependant se « raccommodaient » vite et à l’exception des conflits sans solution ni compromis possibles, il n’y avait pas de rancune tenace. Lorsqu’on s’était verbalement étripé et que l’on avait échangé quelques gestes, bras d’honneur ou autres, l’on buvait à nouveau l’anisette ou le café ensemble.

Avec nos voisins les Champion nous n’avons jamais eu de « mots » ni de regards noirs ni de bouderies. Les Champion étaient des gens simples, truculents, « folkloriques », rudes par moments mais très gentils bien que leur gentillesse ne se manifestât point forcément par une chaleur humaine explosive…

Madame Champion avait une sœur ayant épousé un huissier de justice, qui avait comme elle nous disait « réussi dans la vie », et qui s’était installée en Algérie, à Blida, avec son mari, monsieur Saulnier. Relativement aisés, ces gens là avaient fait construire une maison située entre le village de Montpensier et Blida, presque en face précisément du terrain vague où j’avais « allumé » Oudjaoudi pour me venger de « l’olive » et des deux heures de colle…

Monsieur et madame Saulnier avaient un fils, Hubert, qui était donc le cousin de Mireille mais dont nous n’apprécions ni Mireille ni moi, la compagnie parce que nous le trouvions « suffisant », trop imbu de lui-même et assez égoïste. D’ailleurs les Champion entretenaient peu de relations avec les Saulnier qui étaient selon eux des gens d’un autre monde que le leur… Et madame Champion disait à propos de sa sœur:

« elle n’a jamais eu que ce qu’elle mérite et elle n’est bonne à rien! »

Mes parents n’étaient pas cependant en mauvais termes avec ces gens là puisque, lors des évènements dramatiques de mai 1962 alors que nous nous préparions à l’exode, ils nous avaient proposé de faire déménager notre appartement après notre départ d’Algérie et d’entreposer nos meubles, nos caisses de vaisselle, de livres et de vêtements chez eux à l’intérieur de leur maison. Mais ce ne fut pas pour nous une « bonne affaire » : dans les jours qui suivirent l’indépendance, leur maison fut pillée et brûlée et lorsqu’ils embarquèrent à leur tour sur le port d’Alger, ils ne purent faire suivre que deux ou trois caisses de vaisselle et d’objets personnels nous appartenant.

De décembre 1959 jusqu’au 22 mai 1962, Mireille fut ma « grande copine », telle une « sœur jumelle » bien que nous soyons séparés de 14 mois : j’étais né le 9 janvier 1948 et elle le 9 mars 1949.

Et Mireille fut bientôt rejointe par Micheline, née le 2 juillet 1950, la fille de Roger Darmon, lequel Roger devait devenir le compagnon de ma mère en 1962 après notre débarquement à Marseille…

Mireille était une fille aux cheveux noirs et mi-longs lui tombant sur la nuque, avec une peau blanche et un joli visage, très douce, très gentille, romantique et très sensible; ayant cependant, poussé à l’extrême, le sens des réalités. Ensemble nous avons passé des heures à discuter, non seulement de tous sujets d’actualité mais aussi de tout ce que nous avions l’un et l’autre vécu depuis notre enfance.

Mireille comprenait tout et pour une fille de cet âge là, son esprit et sa sensibilité étaient particulièrement ouverts à tout ce qui touchait à l’univers du relationnel, à ce qui entrait dans la vie des gens et pouvait les influencer.

Dans les premiers temps nous n’avions ensemble que des activités habituelles pour des garçons et des filles de cet âge là entre douze et treize ans : jeux de cartes, jeux de société tels que le Monopoly, lecture d’illustrés, jeux de construction, pâte à modeler et dessin.

Lorsque mes parents eurent la télévision, un gros poste avec un écran « géant », en noir et blanc, une seule « chaîne » reliée jusqu’à 20h au relais d’Alger et ensuite au relais de Paris ; une télévision qui avait coûté 145000 anciens Francs, nous regardions ensemble avec Mireille et plus tard Micheline, le jeudi après midi, le grand western de la semaine et le samedi soir une série américaine très en vogue à l’époque, intitulée « Mon amie Flic ka »…

 

Le jour de la “grande question”

 

De tous ces moments que nous avons passé ensemble Mireille et moi à Blida, de décembre 1959 à mai 1962, il en fut où nous n'étions que tous deux et il en fut aussi où nous étions mêlés à d'autres personnes ou d'autres jeunes de nos âges... Et dans les situations où nous n'étions pas seuls, c'était là que je ressentais plus directement et plus intensément la présence de Mireille. Par contre lorsque nous n'étions qu'entre nous, je dois dire que “l'atmosphère” était différente et que cela tenait davantage de moi que de Mireille...

Déja dans les toutes premières relations qui furent celles de mon enfance, et cela même avec ma mère ou des personnes que j'aimais beaucoup, dans une situation d'intimité relative à deux ; il m'était plus difficile d'exprimer ce qui en moi, me semblait indicible ou irracontable... Certainement plus par pudeur que par timidité. Mais peut-être aussi parce que je percevais l'existence d'un espace infranchissable dans lequel se déployait une sorte de rideau mouvant entre une aspiration à m'exprimer d'une part, et une retenue à communiquer d'autre part... Il me semblait aussi qu'à trop me découvrir, à trop dire, à trop révéler ; l'autre, surtout s'il était vraiment gentil, accueillant, prévenant ; pouvait devenir purement passif, un peu comme une jeune fille amoureuse qui se serait laissée faire mais qui parfois aurait été “un peu violée” à l'intérieur d'elle même...

Je sentais qu'à deux il y avait des “non dits”, des espaces d'incertitude ou de silence ou encore des approches pouvant se révéler maladroites. Il est certain qu'avec cette fille, Mireille... Et plus tard également en compagnie de Micheline la fille de Roger Darmon, je sentais naturellement et intensément le besoin de “m'éclater” vraiment, tant elles étaient l'une et l'autre, de chics filles et que nous nous entendions si bien ensemble... Et dès lors que nous n'étions plus seuls, à partir de trois donc, “l'atmosphère” s'élargissait, la fête alors commençait vraiment, je m'enhardissais, osais, inventais... Et en mesurais heureux, la portée...

Nous atteignions Mireille et moi cet âge “critique” qui est celui de la puberté et de “certaines découvertes”. Sur le plan affectif nous nous sentions très proches l'un de l'autre. Il n'y a jamais eu cependant entre nous de situation équivoque.

Un jour nous avons abordé ensemble la “grande question”... Je présumais que Mireille en savait déjà bien long sur le sujet, étant donné son environnement familial et ce qu'elle avait connu de la jeunesse très accidentée et assez dramatique de sa mère.

Ce jour là nous étions assis sur les marches de l'escalier entre notre étage et celui du dessous, le 8ème et je me sentais un peu cafardeux parce que chez moi dans l'appartement de mes parents, il y avait des jours où ce n'était pas drôle du tout entre mon père et ma mère. Aux repas en particulier l'on traversait à trois un incommensurable désert relationnel dans une atmosphère “lourde à couper au couteau”... Et de toute manière mes parents ne dormaient plus ensemble. Mon père avait aménagé son univers dans la chambre à coucher donnant sur la loggia, installé là son bureau devant lequel il s'isolait durant des heures ; ma mère avait élu domicile sur le divan de la salle de séjour située au centre de l'appartement et pour ma part je dormais dans la salle à manger où j'avais mon lit tout contre la fenêtre.

Assis tous les deux côte à côte sur cette marche d'escalier nous regardions passer les gens, la porte de l'ascenseur s'ouvrir, les enfants jouer aux osselets ou aux dominos ou aux dés ou courir le long de la coursive... Je ne disais rien et Mireille non plus d'ailleurs... Cela arrivait que nous ayons des silences. Mais je savais que cela allait être le jour de la “grande question”... Je le savais par ce silence qui existait à ce moment là entre nous et dans lequel nous nous sentions très proches l'un de l'autre...

Au lycée Duveyrier durant ma première année de 6ème dans cet univers essentiellement masculin, implacable et brutal, à mourir d'ennui avec certains profs tels que monsieur Canarelli qui avait tout d'un prédateur ; et ce racisme abject d'une violence et d'une vulgarité extrêmes, il y avait des moments où je n'en pouvais plus. Et de tout cela avec Mireille je pouvais en parler.

Je n'ai jamais compris pourquoi dans les établissements scolaires, nous n'étions pas filles et garçons ensemble. Les écoles “mixtes” étaient rares à l'époque, ou alors seulement dans les villages... Je n'imaginais pas que l'on puisse s'épanouir, se sentir heureux d'exister, être inspiré ou ému dans un univers de garçons à longueur de journée... Par contre, garçon dans un univers de filles, pour moi c'était le pied!

 

Le bâtiment sinistre

 

Chez Champion avec Mireille et ses frères dans cet univers familial aussi vivant, je ne sentais venir aucune pensée mélancolique et ne m'attardais jamais en quelque sombre réflexion ou difficile question au sujet de la manière dont va le monde... Tout cela aurait été balayé comme fétu de paille!

Cette famille là était plus encore qu'un refuge : une réconciliation avec les composantes d'une réalité que d'ordinaire l'on subissait sans en tirer le meilleur parti possible, une réalité jugée crue et inintéressante.

Depuis bientôt cinq minutes que nous étions assis Mireille et moi sur cette marche d'escalier, nous hésitions à reprendre la conversation. Je décidai alors de mettre un terme à cette situation en laquelle je sentais que Mireille avait perçu mon désarroi. Je lui parlai de ce bâtiment bizarre et sinistre, rectangulaire, en béton armé, ressemblant à une caserne ou à un édifice militaire, percé de fenêtres à barreaux et garnies de fil de fer barbelé... Un bâtiment situé derrière le lycée Duveyrier en bordure de l'oued asseché courant au pied de la montagne.

« Qu'est donc ce bâtiment horrible, Mireille? »

« C'est le bordel! »

Et Mireille m'expliqua, me raconta ce qui se passait à l'intérieur du bâtiment :

« Les femmes là dedans, sont toutes âgées de moins de vingt cinq ans, il y a des Algériennes, des Italiennes, des Françaises, des Indochinoises, des Malgaches, des Indiennes et des femmes de tous les pays pauvres du monde. Ces femmes vivent enfermées, ne sortent qu'accopmpagnées d'hommes qui les gardent comme l'on mène des chèvres au ruisseau. Elles ont toutes été enlevées un jour, amenées de force et embarquées sur des bateaux. On les oblige à faire l'amour pour de l'argent, on les bat et ce sont des matrones, de véritables tigresses, qui les dirigent dans le bordel. Les hommes qui viennent au bordel sont des militaires du contingent, des officiers, des fonctionnaires du Gouvernement, des ecclésiastiques, des hommes politiques, de riches commerçants, des « barbouzes », des voyageurs de passage, des étudiants, des fils de famille... Enfin toutes sortes d' hommes. Les barbelés et les barreaux de fer, c'est pour qu'elles ne se suicident pas en se jetant dans le vide ou qu'elles s'échappent ».

Bouleversé par cette révélation, saisi d'un haut le corps, l'estomac noué en boule, la respiration coupée, je me mis à pleurer, ne pouvant supporter dans mon esprit l'image de tous ces visages de jeunes femmes atrocement souillés d'éructations obscènes ; de lèvres et d'haleines fétides, de déjections outrageantes, de regards de bêtes jetés sur ces pauvres visages... Et plus encore que l'horreur et la brutalité des faits, l'humiliation, la soumission et la résignation, la désespérance de ces femmes me révoltaient encore davantage. Ces femmes pétries comme des chiffons, broyées dans leur chair et dans leur âme, n'avaient plus d'avenir. Des hommes se jetaient sur leur féminité qu'ils buvaient comme du sang chaud, pissant de tout leur saôul leurs fantasmes les plus abjects...

A l'idée que des jeunes femmes telles qu' Habiba par exemple, pouvaient être enfermées dans ce bâtiment, j'en étais si désespéré que je ne pouvais plus m'arrêter de pleurer, à côté de Mireille qui me dit cependant qu'en France cela ne se passait pas tout à fait ainsi et que là bas, les maisons closes n'existaient plus depuis la fin de la guerre et que même du temps où elles existaient, ce n'était pas aussi horrible parce qu'il y avait des lois, des protections, des arrangements...

A la suite de ces révélations et comme notre conversation se poursuivait, j'appris de Mireille tout ce que je ne savais pas encore sur la sexualité, les rapports entre hommes et femmes. Je réalisai que cet univers relationnel en fait, était bien à l'image du monde: conditionné, organisé, articulé selon les valeurs d'apparence et les modèles auxquels la plupart des gens se réfèrent, se rallient et qui déterminent leurs pulsions, leurs désirs exprimés ou non... Rien de tout cela ne correspondait à ce que je ressentais à l'intérieur de moi. Existait-elle cette « atmosphère », cette émotion, si proches l'une et l'autre d'une réalité plus profonde et d'une perception de l'autre qui me semblait si nécessaire dans l'acte d'amour?

Je ne concevais pas dans mon esprit selon ce que me disait Mireille, ces images de corps vautrés, emmêlés, nus et suants comme des bêtes sauvages puis se rhabillant et peut-être le même jour, devenir deux visages, deux paires d'yeux se faisant face, indifférents l'un de l'autre, déchirés ou contrariés... Il y avait là pour moi une autre réalité à saisir, à faire entrer dans mon entendement...

En conclusion de cette conversation autour de la « grande question », Mireille qui était perspicace et disait toujours ce qu'elle pensait en toute franchise, me déclara « Si tu restes toute ta vie sans jamais changer par rapport à ce que tu es aujourd'hui, si tu gardes les mêmes émotions, les mêmes émerveillements, les mêmes interrogations, et si as toujours cette sensibilité de gosse écorché vif, alors tu seras malheureux dans ta vie et sincèrement je te plains de tout mon coeur! Nous ne savons pas ce que l'un et l'autre nous deviendrons plus tard mais pense à ce que je te dis si un jour on est séparés et qu'on ne se revoie plus. Cela sera dur pour toi de trouver ton chemin... »

 

Zéralda

 

Un même cauchemar hanta mes nuits après cette discussion avec Mireille. Les images qui me vinrent à l'esprit s'imposèrent dans toute leur réalité obscène, brutale, tragique et insoutenable. Sous un ciel d'orage et de feu surgissait un paysage défiguré par des cratères de bombes. Le sol était vitrifié et jonché de gravats, une ville était en ruines et au premier plan de ce paysage défiguré s'élevait l'énorme et sinistre bâtiment hérissé de barbelés et percé d'étroites fenêtres grillagées. De la terrasse au dessus du bâtiment, des balcons, j'entendais les cris des femmes mais aussi les cris des hommes, des cris de bêtes sauvages... Je m'éveillais ensuite figé dans une désespérance infinie, avec une sensation de vide absolu, comme aspiré dans une galerie me propulsant vers des caves souterraines. Ou alors c'était comme un ascenseur fou ne cessant de descendre et même de tomber jusqu'au plus noir, au plus profond des caves...

Ainsi me paraissait le monde : symbolisé par ce bâtiment sinistre et par la tragédie qui s'y nouait.

Un matin, j'en eus tellement assez de ce cauchemar, que pour le conjurer si je le pouvais, je me dis : « y-a-t-il des bordels chez les insectes? »

Dans les relations qu'elle entretenait à Blida, ma mère avait une amie, madame Erb, une femme d'officier demeurant dans un appartement du centre ville d'un quartier assez calme, un peu vieillot.

C'était dans le vieux Blida du 19ème siècle, avec ses maisons bâties en briques rouges et aux terrasses agrémentées de plantes grimpantes et de tonnelles pour se protéger du soleil.

Madame Erb habitait dans l'un de ces appartements de petits immeubles à un étage surmontés de terrasses de verdure. Je me souviens que deux portes fenêtres s'ouvraient sur un balcon ombragé et que l'on se serait cru là dans un village de Provence enveloppé de verdure, de lumière et de fraîcheur. Même aux jours et aux nuits des très fortes chaleurs de l'été africain, de la fin du mois de mai jusqu'en octobre, chez madame Erb nous étions bien à l'abri et l'on pouvait boire l'anisette sans suer à grosses gouttes.

Cette femme était de l'âge de ma mère, avait beaucoup de classe, était toujours très bien habillée mais s'ennuyait à mourir... Lorsqu'elle rencontra ma mère sa vie changea du jour au lendemain. Madame Erb et ma mère avaient le même engoûment pour les sorties, les livres, la musique, l'habillement... Monsieur Erb quant à lui était un homme taciturne, apathique, ne s'intéressant à rien et avec lequel visiblement sa femme n'était pas heureuse. Il était gros, tout bouffi, indolent, somnolent, sans aucune volonté, alcoolique et plus âgé que sa femme... Ces gens avaient un fils unique, Joël, qui était de mon âge, un garçon délicat, « tiré à quatre épingles », un peu timide mais très gentil et avec lequel je m'entendais bien.

Quelquefois le jeudi après midi nous nous rendions Mireille et moi chez madame Erb et nous étions heureux de nous retrouver ensemble sur le grand balcon ombragé où nous jouions aux cartes ou à des jeux de société, écoutant aussi des disques.

Madame Erb possédait une voiture et dès les premières grandes chaleurs de juin, elle nous conduisait avec son fils Joël, ma mère, Mireille et moi, à Zéralda, la plage la plus populaire des environs d'Alger. A chacun de ces voyages c'était une fête, un enchantement et dans la voiture à l'aller comme au retour, on se marrait comme des fous...

A Zéralda comme sur les autres plages d'ailleurs en Algérie ou en Tunisie, le sable était brûlant, l'eau à 25 ou 26 degrés et pas un brin de vent, un air surchauffé et immobile nous enveloppait. Nous nous jetions à l'eau d'un seul coup : ce n'était pas comme sur les plages de l'Atlantique où même par les jours de forte chaleur soufflait un vent rafraîchissant.

 

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Commentaires (1)

1. benaissa 12/05/2008

salut. j lus vos pages il sont formidable je ss de montpensier sa te dit rien ..benaissa.. rue des ecoliers

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