Visages, dixième partie

LA BARRE DE FER

    Le 5 octobre 1959, un lundi matin je fis mon entrée au lycée Duveyrier à Blida en classe de 6ème A2.
Nous étions 37 élèves dans cette classe de 6ème, très majoritairement des Européens de différents milieux sociaux. Je réalisai très vite que j’entrai là dans un univers féroce, inhospitalier ; domaine de violence, de délation et de racisme…
Et ce monde là, d’adolescents et de jeunes dans ce lycée, me parut encore plus impitoyable que le monde du lycée Carnot à Tunis…
Mes parents m’y avaient inscrit demi pensionnaire. Au réfectoire nous étions regroupés par tables de 10 et la nourriture était infecte et puante, le vacarme infernal et permanent…
Ce réfectoire était divisé en deux salles de 6 tables : la salle des Européens et celle des Algériens qui eux, ne mangeaient pas de cochon… Mais dans les cours de récréation réparties selon les tranches d’âge des élèves, nous étions tous mélangés. Les pions tout comme les profs d’ailleurs, étaient pour la plupart des « peaux de vache » et ici ne pleuvaient pas sur les doigts les coups de règle mais les colles pour un oui ou pour un non… Deux heures le jeudi matin de 8h à 10h, ou quatre heures jusqu’à midi… parfois même en cas de cumul ou de grosse bêtise, six, huit heures soit le jeudi tout entier jusqu’à six heures du soir… L’on pouvait même être « collé » le dimanche matin jusqu’à midi!
Le surveillant général distribuait les bulletins de colle à faire signer par les parents,  le mercredi matin dans les classes. A chaque entrée dans la classe du surveillant général, nous constations l’épaisseur du paquet de colles tenu à la main.
Les pions et les profs nous appelaient uniquement par nos noms de famille et nous disaient « vous »… Les relations étaient très dépersonnalisées, sèches, brutales ou d’une politesse obséquieuse ce qui me « gonflait souverainement »… Tout le monde me balançait du « Monsieur Sembic » à tour de bras… Je fus très vite repéré, autant par les profs que par les pions ou que par mes camarades, à cause de mon caractère rebelle, contestataire et « mauvais coucheur »… Je mis au point un « système » afin d’éviter autant que possible ces « colles » qui pleuvaient à tout propos : je faisais l’innocent, le bête, celui qui ne comprend rien, n’a rien vu ni entendu et « laissai passer l’orage » et les aboiements de la meute déchaînée… Il me venait alors l’un de ces regards perdus comme lorsque l’on va pleurer et la colle ne tombait pas. Cela marchait, disons, trois fois sur quatre!
Par contre aux récréations ou à la sortie du lycée quand j’avais eu des différents ou que je méditais une vengeance, je montais des guets-apens et fondais sur le dos du « salaud », tapais de toutes mes forces sans laisser à l’autre le temps de réagir… Que ce « salaud » fût un Arabe, un « Pied Noir » ou un « Pathos » peu m’importait!
Ces altercations se terminaient parfois fort mal et nécessitaient l’intervention de témoins ou de parents dans la rue en face du lycée. Combien de fois suis-je revenu à la maison avec des bosses, des bleus et des coupures!
Il arrivait aussi que deux ou trois jours après l’attaque surprise, je sois attendu par une bande constituée de cinq ou six copains de la « victime » à la sortie du lycée… Alors s’ensuivait une course à pied en laquelle j’excellais, de trois kilomètres jusqu’à Montpensier, la cité où nous habitions. Au début de la course ils me talonnaient et je recevais des cailloux mais au bout d’un kilomètre je les « crevais » tous et ils abandonnaient la course…
Ma réputation au lycée Duveyrier à Blida fut vite établie… Je passais pour le « chou blanc ». Ma « vision du monde », mon comportement, le peu de souci que j’avais des règles communes et de tout ce qui se racontait dans un sens ou dans un autre, tout cela m’exposait aux tracasseries, aux méchancetés, aux moqueries et l’on n’arrêtait pas de « m’emmerder »… Cette situation dura tout un trimestre jusqu’au jour où je coursai, brandissant une barre de fer, deux « grands » de seconde dans la cour d’honneur du lycée sous les fenêtres de l’appartement du proviseur, monsieur Chevallier. Pions, profs, ainsi qu’une multitude d’élèves de toutes classes s’étaient regroupés pour assister à ce spectacle hors du commun. Personne je crois bien n’avait compris ma détermination et ma rage. Ils semblaient tous persuadés que j’allais me dégonfler, me couvrir de ridicule puis encaisser bien évidemment les huit heures de colle qui m’attendaient et sans doute une exclusion du lycée… Aussi continuèrent-ils tous, pions, élèves et profs, à me provoquer et me houspiller. Cependant j’attaquai mon 4ème tour de la cour d’honneur et déjà je talonnai les deux « grands », levant haut la barre de fer et prêt à taper, à leur faire « péter le crâne »! J’en atteins un à hauteur des reins, qui s’effondra en hurlant de douleur et allai lui démolir la tête lorsque je fus aussitôt ceinturé par deux costauds. La barre de fer déséquilibrée retomba au sol.
La violence totale, brutale et absolue, lorsqu’elle explose telle une bombe et que l’on n’attendait pas qu’elle puisse se manifester à ce degré là… A le pouvoir de tout « vitrifier » autour de son impact… C’ est-ce  qui se passa. Monsieur Chevallier me consigna dans son bureau jusqu’à la fin des cours, me laissant assis, prostré, livide et tout tremblant de cette violence qui m’avait vidé… Il ne m’accorda ni un regard, ni un mot et cela durant des heures… A la fin de la journée avant de refermer la porte de son bureau, il me lança très brutalement en me regardant dans les yeux « Allez, fous-moi le camp d’ici! »…
A ma grande surprise je ne fus ni collé ni renvoyé… Et l’on me fouta désormais une paix royale et j’eus enfin quelques copains Arabes, Pieds Noirs et Pathos…

"CHEMBRIK" POUR "FAIRE ARABE"

    En ce premier trimestre désastreux je ne devais dépasser la note de dix sur vingt qu’en géographie et en sciences naturelles… Mais je fis cependant quelques progrès dès le mois de janvier, même en mathématiques avec monsieur Canarelli, ma « bête noire », obtenant neuf sur vingt.
J’avais des professeurs exécrables, à l’exception de monsieur Ramain, notre  professeur principal qui enseignait le français, le latin, l’histoire et la géographie ainsi qu’une jeune femme agréable professeur de sciences naturelles… En allemand, mathématiques et éducation physique c’était l’horreur, en particulier avec monsieur Canarelli le professeur de mathématiques, un Corse très sûr de lui, « frimeur », arrogant, moqueur et injuste. Chaque matin monsieur Canarelli se rendait au lycée vêtu d’un costume en tissu léger, jamais le même, son visage était très buriné et très typé, son regard dur et il nous écrasait tous de sa condescendance, de son air hautain qui « en disait long » sur sa vision du monde, et nous n’aimions pas ses manières de bellâtre, son humour, ses sarcasmes, ses réflexions à l’égard de certains d’entre nous… Il avait « souverainement déplu » à ma mère qui était venu le trouver un soir après les cours, afin de savoir « où j’en étais » de mes progrès en mathématiques…
Avec monsieur Ramain notre professeur principal, l’atmosphère de la classe sans être cependant des plus chaleureuses, était bien plus supportable… Originaire de Grenoble où il avait toute sa famille, pour un professeur de français je le trouvais « très intellectuel » , assez détaché des évènements et de la réalité quotidienne, un peu « fumiste », décontracté, d’allure sportive et son comportement en général ne « cadrait pas » avec l’image que l’on aurait pu se faire d’un professeur de Français et nous nous demandions ce qu’il était venu faire en Algérie…
Toutefois au vu des notes qu’il donnait à nos rédactions, à lire ses nombreuses annotations en rouge dans les marges, nous sentions qu’il attendait bien mieux de nous que ce que nous produisions. Il s’avérait difficile voire impossible avec lui de dépasser en rédaction la note onze et plus de la moitié de la classe se situait entre six et neuf… Mais il était beaucoup moins sévère que les autres professeurs, bien plus humain, ni obséquieux ni condescendant et parfois « assez marrant »… Il ne donnait jamais de ces « colles » pour un oui pour un non…
Passionné de moto il était « casse cou », roulait « à fond la caisse » et sans casque…
Ma mère lui demanda de me donner des leçons particulières car j’avais accumulé durant la dernière année scolaire à deux reprises interrompue, d’assez grosses lacunes en grammaire, orthographe et analyse de texte. J’avais bien les idées selon monsieur Ramain, mais mon esprit critique était déplorable et côté raisonnement c’était « plutôt épique »…
Monsieur Ramain se rendait donc chez nous en moto, posait son casque sur la table - sans doute pour laisser croire à ma mère qu’il le mettait en roulant - et la leçon commençait…
A vrai dire les leçons prirent un jour une tournure inattendue car ma chère maman semblait avoir pris ce garçon en affection…
Cela ne dura guère… Monsieur Ramain fut victime sur la route d’Alger, d’un très grave accident : il s’était encastré dans le moteur d’un autobus percuté de plein fouet. L’aiguille du compteur de sa moto était bloquée à 150.
Durant cette année de 6ème, je n’eus pas vraiment de « bons copains » à l’exception de mon camarade de table en classe de mathématiques, auprès duquel j’avais essayé de me faire passer pour un Arabe : je lui disais que mon prénom était Ahmed, j’avais transformé mon nom en « Chembrik » et je lui sortais les mots que j’avais appris en Tunisie en forçant sur les « H » et les « RR ». Mais il ne fut pas dupe… J’avais la peau trop blanche pour un Arabe. J’aurais pu à la limite, être Kabyle , comme l’était monsieur Gomati à Tunis.
Ce camarade là était très gentil, n’aimait pas les riches, n’était pas raciste… Alors je voulais être pauvre et Arabe… En outre il était « bon en maths » et me « filait des tuyaux ». Ensemble nous arrivions à « niquer monsieur Canarelli »…

"DANS LEUR ALGERIE NOUVELLE JE N'AURAI PAS DE BOURSE" AVAIT DIT MON AMI...

    Au troisième trimestre nous étions notés sur quarante, de telle sorte que la moyenne générale dépendait pour beaucoup des résultats de ce troisième et dernier trimestre…
Le jour de la composition de mathématiques avec monsieur Canarelli, ce fut la « bérézina ». Deux problèmes, dits « de supposition », forts ardus, à l’énoncé « impénétrable » sur lesquels je séchai lamentablement…
J’appris plus tard que ces problèmes là se résolvaient par l’algèbre en classe de quatrième, par une mise en équation du premier degré… Mais en l’occurrence nous devions trouver la solution par l’arithmétique.
Vanon, mon voisin et camarade de classe essaya bien de me glisser discrètement quelques « pompes » et je sentis à son regard, à quel point il était désolé pour moi. Mais je ne sus ni interpréter ni utiliser les renseignements qu’il me communiquait.
Au bout de cette heure interminable je rendis à monsieur Canarelli ma feuille presque blanche, griffée de quelques ratures et balbutiai deux ou trois mots de réponse à la question qu’il me posa : « Alors, Sembic, que s’est-il passé? »
Huit jours plus tard monsieur Canarelli rendit la composition et selon son habitude et celle de tous les autres professeurs, posant le paquet de trente sept copies sur le bureau, il commença par le premier…
Vanon s’en sortait avec 26/40, je me retrouvais avec 1/40 et bon dernier, trente septième donc…
Pour le passage en 5ème « c’était râpé »! Je savais déjà que j’aurai droit à cette mention sur le bulletin trimestriel « examen de passage en mathématiques »…
Un Zéro m’eût valu le redoublement d’office sans examen de passage. Monsieur Canarelli avait été « royal » : « Monsieur Sembic je vous ai noté 1/40 pour le prix de votre papier humidifié de vos sueurs froides »…
Durant les vacances d’été en France, dans les Landes chez mes grands parents à Tartas, je me rendais tous les matins chez monsieur Vérot, un vieil instituteur en retraite qui me donnait des leçons de mathématiques. Mais cela ne servit à rien car, au jour de l’examen de passage, qui était aussi le jour de la rentrée scolaire en classe de cinquième, j’obtins 5/20 et dus réintégrer une classe de sixième.
En cette seconde année de sixième je me fis quelques relations et connus mes meilleurs camarades.
Dans cette classe de sixième A1, réputée « du dessus du panier » selon l‘esprit du lycée, nous étions moins nombreux. Les professeurs étaient plus intéressants et naturellement dans les matières où « je n’étais pas mauvais » l’an passé, j’excellai…
Je fis la connaissance d’Ould Ruis, un Algérien de famille très pauvre, mais qui se révélait un « crak » en toutes les matières. Pour entrer au lycée, Ould Ruis avait passé le difficile concours des Bourses. Il était rare en Algérie, qu’un Arabe pauvre puisse poursuivre sa scolarité au-delà de l’école primaire, aller au lycée… Nous nous retrouvions tout le temps ensemble, en classe, dans les cours de récréation, en étude, à l’exception du réfectoire… Nous parlions des évènements, de l’actualité, de nos lectures et nous avions des discussions passionnées.
Avec cette ouverture d’esprit, cette générosité, cette candeur, ce côté « sérieux » qui caractérisaient mon ami ; par le regard qu’il portait sur tout, par son immense sensibilité, par son expérience de la vie, son côté poète, son approche personnelle de la Connaissance en général et de l’évolution du monde, par sa simplicité dans le contact humain, la manière dont il s’exprimait, l’intonation de sa voix, une voix qui traduisait, accentuait et nuançait sa pensée… Oui, avec tout cela en lui et de lui, il devenait évident que le monde pouvait être perçu sous un angle différent et que l’esprit humain pouvait évoluer.
Lors de nos interminables discussions nous avions parfois des silences douloureux et sur les sujets brûlants de l’actualité, sur ce difficile rapport de communication entre communautés rivales et opposées en tous points,  nous échangions nos doutes, nos interrogations, nos expériences, notre « vécu » personnel… C’était lui, mon ami Ould Ruis qui me disait « l’indépendance de l’Algérie est inévitable et nécessaire mais elle sera dramatique dans son évolution. Et comme d’autres jeunes ayant pu poursuivre des études, je serai certainement obligé de gagner la France, d’aller dans l’une de ces universités d’une grande ville. Ce qui sera pour moi un déchirement car j’aime ce pays qui est le mien, l’Algérie… Tu comprends, dans cette Algérie nouvelle comme ils disent, je n’aurai pas de bourse! Et puis de toute manière je ne veux pas devenir ici l’un de ces cadres de leur Gouvernement corrompu et spoliateur des richesses de notre pays avec la complicité et l’hypocrisie de puissances étrangères… »
Mon ami Ould Ruis était un passionné : il voulait étudier, apprendre, comprendre, savoir, et tout son temps libre il le passait à lire, à s’informer, à rechercher de la documentation… Il voulait savoir comment le monde était fait et pourquoi « ça tournait comme cela ». Il disait « quand on sait, on souffre moins. Et par ce que l’on sait, l’on entre dans le mécanisme des passions, jusque dans ce qui se passe dans le cœur des gens presque comme si on était au-dedans d’eux-mêmes… Et alors vient « quelque chose en soi » qui remplace la haine, l’on commence à admettre l’existence d’un malentendu ; une sorte de frontière invisible et fragile semble s’établir entre le meilleur de nous-mêmes d’une part ; et toutes ces impulsions et ce ressenti qui nous forcent à agir seulement en fonction de nos intérêts d’autre part… »
Pour avoir quand même et envers et contre tout, la possibilité d’étudier ; Ould Ruis irait en France…
Dans les cours de récréation les altercations entre groupes ou bandes rivales étaient fréquentes. Ce n’étaient que coups bas, vexations, insultes, humiliations, violence verbale, bagarres, vols, sévices sexuels… Avec cet orgueil des privilégiés, cette persécution des « bleus », cette dureté permanente des rapports de communication. Tout cela était la vie quotidienne au lycée Duveyrier à Blida, entretenue par les pions et par les profs d’ailleurs…

DES CONTACTS RUDES ET SANS CONCESSION

    Le racisme, le climat insurrectionnel, l’influence exercée par les évènements, les attentats, les nouvelles de la guerre… Tout cela renforçait encore cette violence, cette barbarie endémique, contagieuse et exacerbait les esprits surchauffés.
Cependant je m’étonnais parfois de la nature des relations qu’il m’arrivait de nouer occasionnellement avec certains « durs » de chaque « bord »…
A dire vrai mes questions les déroutaient autant que ma liberté de pensée totalement indépendante des modes et des passions…  Les contacts étaient rudes et dépourvus de concessions, nous étions la plupart du temps à la limite de l’affrontement mais nous arrivions à nous parler…
Sans doute au dehors, quelque part en ville, en une de ces si fréquentes situations si sensibles et si dramatiques, l’un de ces « durs » n’aurait pas hésité à « faire le coup de feu », à « jouer du couteau » ou à jeter une grenade, faire exploser une bombe, participer à un lynchage ou à une expédition punitive…
« Durs ou moins durs » autant qu’ils étaient pour la plupart, ne comprenaient pas par exemple pourquoi je désirais savoir ce qu’ils pensaient, pourquoi un étranger tel que moi souhaitait connaître leurs croyances, leur mode de vie, leur manière de penser…
L’on me traitait de « roumi », de « pathos », de « Jean de la lune », ou encore « d’intello », de rêveur incorrigible et fatiguant, ou même de « poète de mes roupettes »… Et ils me disaient tous : « Tu verras, toi aussi tu y viendras au racisme! »
Un jour je racontai à mon ami Ould Ruis l’histoire de la barre de fer et lui fis part de ma surprise de ne pas avoir été collé ou renvoyé… Il me dit « le proviseur c’est un type dur mais juste. Il n’est pas tout à fait dans l’esprit des Européens de sa caste dans ce pays déchiré… Il a bien compris à mon sens, que pour que tu en arrives là, il a fallu que tu en baves assez longtemps. Et tu vois bien, après cela on t’a laissé tranquille. Et ce qui me paraît extraordinaire c’est que par la suite, tu ne t’es pas trouvé complètement isolé comme une personne que l’on fuit parce qu’on la trouve un peu folle… Mais tu as tout de même été un peu loin et il s’en est fallu de peu pour que tu le tues! »
Durant cette seconde année de sixième, je me fis quelques copains et eus même autour de moi des « fidèles », dont par exemple un nommé Trianon, un gros garçon de famille bourgeoise et aisée, très conformiste, très sage, très travailleur mais d’une grande sensibilité… Ainsi que Tahar, un grand Algérien maigre et sec comme un long fil de fer, dernier de la classe mais très drôle et parfois un peu insolent…
Dans cette classe de 6ème A1 avec mon ami Ould Ruis, nous nous partagions les places de premier, les « félicitations » et les « encouragements » de fin de trimestre. En composition Française nous  battions des records  inégalés jusqu’alors : nous obtenions des 13 et des 14, que notre professeur d’ordinaire, ne mettait jamais, de mémoire des anciens… Même en mathématiques mon éternel point faible, j’arrivais à 14/20 dans les compositions trimestrielles.
Ould Ruis connaissait très bien l’histoire de son pays, depuis l’antiquité lorsque les dynasties de l’Egypte ancienne alors à l’apogée de leur civilisation et de leur rayonnement dans le monde méditerranéen, avaient établi tout au long de la côte Africaine jusqu’à l’Atlantique, des comptoirs commerciaux, bâti des cités… Il me raconta tout jusqu’à l’arrivée des Français en 1830.
Beaucoup de gens en France ou en Algérie, croyaient qu’avant l’arrivée des Français il n’y avait eu que des territoires sans histoire, des peuples sans pays, uniquement nomades et sauvages et qu’Alger n’avait été qu’un « nid de pirates »…
Mais comme tous les pays du monde en réalité, l’Algérie a bien une histoire aussi chaotique, évènementielle, de luttes, de conquêtes, d’occupations ; que toutes les nations d’Europe par exemple…
Les frontières ne représentent rien de concret, ne sont qu’abstraction et ne dépendent que de traités ou de partages entre différentes puissances étrangères ou entre dynasties régnantes… Ce sont les intérêts commerciaux et stratégiques, les arrangements aléatoires et opportunistes entre puissants empires ou pays ; les guerres et les conquêtes qui sont à l’origine de toutes ces lignes tracées sur les cartes… Ainsi en est-il de tous les pays d’Afrique depuis que les Européens sont venus sur ce continent pour s’y concurrencer parfois au prix de conflits qui, tout en les opposant entre eux, ont décimé des populations indigènes… Et les alliances ne se font jamais sans contre partie : lorsque deux clans rivaux d’un même village ne peuvent coexister en paix, il en est toujours un sinon les deux appelant  un autre clan d’un autre village afin de prendre l’avantage sur l’autre en échange de quelques concessions territoriales.

L'OPTIMISME LEGENDAIRE ET EMOUVANT DE NOTRE AMI TAHAR...

    Nous étions, Ould Ruis et moi dans cette classe de 6ème au lycée Duveyrier à Blida, quelque peu « concurrencés » par Trianon, ce gros garçon joufflu toujours impeccablement vêtu, fils de famille aisée, travailleur, intelligent et qui dans toutes les classes où nous occupions les mêmes bancs, les uns et les autres, ne se plaçait qu’au tout premier rang…
Je le revois encore ce Trianon, retirant lentement un cahier de son beau cartable en cuir noir et posant délicatement son stylo plume sur le pupitre… L’on eût dit que du plus profond de  ses yeux sérieux et embués, il « buvait » le visage du professeur… Mais le plus souvent, lorsque apparaissait le paquet de copies de la composition trimestrielle sur le bureau du professeur, nous ne reconnaissions sur la toute première copie, l’écriture soigneusement calligraphiée de Trianon, qu’en mathématiques, histoire ou latin… Dans les autres matières et en particulier en composition Française, Ould Ruis et moi nous le « battions » d’assez loin…
Tout au fond de la classe dans chaque cours au dernier banc, celui qui était le plus sculpté de graffitis, le plus noir et le plus creusé ; se tenait Tahar, un fils de riches commerçants Algériens… Ce Tahar était comme on dit un « cas »… Un grand garçon très maigre à la peau claire et aux cheveux frisés très noirs, un peu « innocent » dans son genre, d’un optimisme perpétuel à « couper le souffle »… Cancre de la classe, il n’obtenait que des 1 ou des 2 à toutes les compositions et se moquait de tout. Les évènements, autant ceux du lycée que ceux du dehors aussi dramatiques fussent-ils, ne semblaient avoir aucune prise sur lui, sur son optimisme absolument « légendaire ». Totalement déconnecté des réalités de la vie quotidienne, ne participant à aucune de nos activités, se déplaçant toujours sans bruit comme s’il glissait sur un tapis volant, il arrivait en classe sans cartable, les mains enfoncées dans ses poches et sifflotant tel un oiseau exotique… Il était aussi gentil qu’innocent et aurait donné sa chemise si on le lui avait demandé!
J’aimais beaucoup Tahar parce qu’il me faisait rire, tournant tout en dérision à la moindre occasion se présentant.
En classe de dessin par exemple avec monsieur Plas qui était très formaliste et très technique, Tahar n’avait rien trouvé de mieux lors d’un cours théorique sur les couleurs primaires, que d’imbiber son pinceau de jaune, de rouge et de bleu puis de barbouiller de traits, de spirales, de ronds et d’ondulations, une feuille de papier froissée et sale en s’écriant tout haut, bien distinctement afin que toute la classe l’entende, et levant sa feuille : « ça c’est du secondaire! »
En cours d’Anglais il était arrivé un jour avec des pois chiches dans un sachet. Sachant qu’il allait être interrogé il porta à sa bouche une poignée de petits pois. Le professeur lui posa une question. Essayant de simuler les sons anglais la bouche encombrée, Tahar éclata de rire et les pois chiches volèrent devant lui, mitraillant les camarades assis devant lui. Il déclara ensuite : « pour parler anglais il faut avoir la bouche pleine de pois chiches »…
En composition de sciences naturelles notre professeur, une jeune femme très gentille que nous ne chahutions cependant jamais tant nous avions du plaisir à regarder sa taille, ses jambes, sa poitrine et ses épaules, nous donna comme sujet de composition au second trimestre : le pigeon…
Pendant qu’Ould Ruis et Sembic esquissaient une coupe parfaite du pigeon, mentionnant tous les détails de l’anatomie, du tube digestif… Tahar lui, mordillait son crayon et soufflait sur les mouches. Il rendit sa copie presque blanche. Après l’annonce des résultats, la prof nous lut ce que Tahar avait écrit  : « le pigeon a un bec, il pond des oeufs ». 1/20 pour cette seule phrase écrite presque sans faute… Tahar avait répliqué « mais madame, vous voulez tout de même pas que le pigeon il se fasse sucer la queue par des petits pigeonneaux qui seraient sortis de son trou de bale »!
L’on ne pouvait pas être méchant envers Tahar. D’ailleurs il n’était jamais collé et aucun Européen à ma connaissance, ne l’a jamais traité de « sale bicot » ou de « bougnoule »…
Il arrivait le matin au lycée, les poches de pantalon et de veste emplies de toutes sortes de bonbons de chez son père qui tenait un bazar hétéroclite, distribuait sans compter des friandises à tout le monde…

L'OLIVE

    Dans un tout autre genre j’avais aussi un copain qui s’appelait Oudjaoudi, un peu « collant » à mon goût, mielleux et préparant toujours de mauvais coups en douce…
Un jour en « Perm » où nous étions entassés à plus de quarante élèves assis et serrés comme des sardines sur de longs bancs en face d’aussi longs pupitres vrillés de coups de canif, couverts d’inscriptions obscènes noircies à l’encre ; tout au fond de la salle au dernier rang adossé à un mur lépreux, Oudjaoudi se trouvait placé à côté de moi et me serrait de fort près…
Il me chuchota « je vais te mettre une olive! »
Naïf, je cherchai donc l’olive et ne la trouvai point. Sans doute Oudjaoudi la tenait-il entre ses doigts, cette olive!
C’est alors que je sentis sa main puis son avant bras glisser par derrière le long de mon dos jusqu’à la ceinture de ma culotte. Et cette main telle une grosse tête de serpent s’enfonça entre mes fesses et vlan! Oudjaoudi me planta un doigt dans le trou de bale!
Saisi d’horreur et de dégoût, je prends mon compas, vise son autre main posée sur le pupitre et la pointe du compas pique violemment le bois du pupitre tout juste entre deux doigts de la main d’Oudjaoudi…
Le pion, un type sévère au visage grêlé et au regard noir, à ce raffut s’écria  « Alors Sembic, c’est pas fini ce bordel? Vous me ferez deux heures! »
Je ne digérai ni l’olive ni les deux heures de colle… Il me fallait à tout prix le coincer, cet Oudjaoudi!
A treize ans j’étais assez costaud pour mon âge et ne connaissais pas ma force… Je résolus d’attirer Oudjaoudi dans un guet-apens. Quelques semaines après cette « affaire » Oudjaoudi me proposa de l’accompagner jusqu’à chez lui afin de me montrer des photos et des bouquins porno. En descendant du car j’avisai un terrain vague en bordure de la route. J’avais caché dans ma poche de culotte un bout de bois d’une quinzaine de centimètres de long, bien rond, bien noueux et assez gros, d’environ quatre bons centimètres de diamètre… Alors je poussai avec violence Oudjaoudi dans le terrain vague où il tomba à la renverse derrière un talus au beau milieu de broussailles, d’épines et de ronces en lesquelles il s’empêtra. Je le bourrai de coups de poings, lui assenai un coup de genou dans les « parties », le forçai à se déculotter, l’immobilisai à plat ventre et lui enfonçai le morceau de bois dans l’orifice anal… « ça, c’est autant pour l’olive que pour les deux heures de colle ! Maintenant tu me fous la paix, tu me colles plus au cul! » dis-je…
Et je l’abandonnai dans les ronces, je partis en courant, vengé et heureux de cette correction infligée à ce « salaud d’Oudjaoudi »… 
En toute confidence je dois dire que cette histoire par la suite et durant pas mal d’années m’avait quelque peu traumatisé et que l’acte de sodomie me parut « barbare », indécent, indélicat… et à proscrire dans la relation humaine tant je sentais que « c’était pas du tout romantique », grossier, vulgaire et uniquement axé sur une « jouissance de tripes totalement désaccordée à l’émotion du cœur et de l’esprit »…
D’ailleurs, confidence pour confidence… Un jour j’ai essayé de m’enfoncer (pour voir ce que ça faisait par rapport à ce que j’entendais dire) le bout d’un manche à balai dans le trou de bale… Oh, putain, j’ai senti qu’un déchirement désagréable! Et pas du tout ce « chatouillement branleur » qu’on disait! Et je me suis dit « mais qu’est-ce qu’ils y trouvent, les mecs? »…

UN OUED ET UNE FONTAINE, LIEUX STRATEGIQUES

    Dans la nuit du 4 novembre 1959 vers 3h, à Blida il y eut un tremblement de terre. Nous demeurions encore dans le petit logement du central téléphonique. Je dormais sur un matelas pneumatique posé à même le sol. Vers 3h de la nuit je fus brusquement éveillé par un grondement assez sinistre qui semblait venir non pas du ciel mais d’en dessous des caves. Ce grondement s’amplifia et les murs se mirent à vibrer ainsi que le plancher de béton recouvert de carrelage. Des morceaux de plâtre tombèrent du plafond. Je ressentis une peur viscérale, une sensation de vide à l’intérieur de ma tête et de mon ventre, provoquée par l’absence de stabilité du sol. La peur que j’éprouvai alors n’avait rien de commun avec la peur en face d’un danger ordinaire : c’était une peur « au-delà de la peur »…
Par la suite me vint de ce malaise que j’avais éprouvé, une hantise à la perspective qu’une telle chose puisse se reproduire. Le lendemain matin lorsque j’en parlai à mes parents, mon père m’expliqua : « en Algérie nous sommes sur une zone géographique d’instabilité de l’écorce terrestre et parfois la terre tremble, se casse ou se soulève mais cette nuit cela ne fut pas bien méchant, tout juste une petite secousse. Par contre en 1867 la ville de Blida avait été complètement détruite par un tremblement de terre de forte magnitude c’est-à-dire d’une grande puissance »…
En effet la situation de la ville était particulière : au pied même de l’Atlas Tellien, la ville étendue d’une part vers la plaine de la Mitidja, s’adossait directement d’autre part, et cela sans transition, aux premières pentes très abruptes de la montagne. D’une altitude de 200 mètres au bout de la rue marquant la limite de la ville, l’on s’élevait par une petite route en lacets de 18 kilomètres jusqu’à une altitude de 1800 mètres, sur la crête de Chréa toute recouverte de cèdres. L’Atlas Tellien constituait une barrière de montagnes quasi infranchissable d’Est en Ouest, occultant toute perspective vers le sud du pays que nous ne pouvions rejoindre depuis Alger et Blida que par les gorges de La Chiffa…
Dans le courant de ce mois de novembre 1959 mes parents obtinrent un logement de trois pièces dans un immeuble de neuf étages tout nouvellement construit, à Montpensier, un faubourg de Blida situé au Nord de la ville près de la route d’Alger. L’ancien village de Montpensier, de vieilles maisons basses et la cité nouvelle, constituée de plusieurs HLM de 4 étages et de deux HLM de neuf étages, se trouvaient à trois kilomètres du centre ville de Blida et du lycée Duveyrier.
Sur la gauche en venant de la ville de l’autre côté de la longue avenue rectiligne, les petites maisons basses du village de Montpensier dataient de la fin du 19ème siècle. Il y avait au milieu de la place publique de terre battue entourée de platanes, une fontaine énorme dotée d’une pompe à bras et cette fontaine était considérée comme un « lieu stratégique » car durant les mois d’été, l’eau n’arrivant pas dans les étages des grands immeubles, les gens arrivaient chargés de seaux et de bassines, formant des queues impressionnantes devant la fontaine. De surcroît lorsque l’ascenseur de l’un des deux immeubles de neuf étages était en panne, ce qui arrivait fréquemment, la corvée d’eau devenait une galère…
Sur la droite et jusqu’à un oued crasseux, fangeux, boueux et complètement à sec en été, s’étendaient les HLM, une dizaine de bâtiments pour la plupart de quatre étages, et deux de neuf étages. Notre immeuble était le bâtiment R et nous allions habiter au 9ème étage un appartement de trois pièces, le 57.
De l’autre côté de l’Oued il y avait aussi une autre cité HLM dont plusieurs bâtiments de neuf étages se trouvaient alors encore en construction. Dans cette cité demeuraient en majorité les Algériens ou Musulmans ainsi que quelques Européens très pauvres, immigrés Italiens, Espagnols… Toutefois dans nos bâtiments de construction moins récente demeuraient dans les étages, à côté des « pathos » et des « pieds noirs », quelques familles Algériennes…
L’oued constituait lui aussi un « lieu stratégique », un « No man’s land » de broussailles et d’arbustes maigrichons habité par des colonies de rats noirs, de chiens et de chats errants… Et siège de combats, de bagarres, de règlements de compte entre bandes de jeunes. L’on s’y battait au « tahouel » c’est-à-dire au lance pierres de fabrication personnelle et artisanale, une fourche en bois ou en métal, un gros élastique carré et une bande de cuir pour maintenir le projectile. C’était là une arme redoutable vu ce que l’on utilisait comme projectiles : boulons, écrous, billes de terre ou d’acier, cailloux pointus…
Entre l’Oued et la cité Musulmane s’étendait un terrain vague où venaient brouter des chèvres…
Tous les HLM des deux cités étaient bâtis sur le même modèle. Une architecture très simple : à chaque étage les portes d’entrée de six appartements s’ouvraient sur une longue coursive, c’est-à-dire un balcon commun d’un mètre de large, sorte de « rue »… Au milieu du bâtiment s’élevait la cage de l’escalier extérieur menant aux coursives et pour les deux bâtiments de neuf étages la « cage » de l’ascenseur constituait une véritable tour avec la cage de l’escalier. Cette « tour » était accolée au bâtiment et percée de lucarnes carrées et étroites sans vitres, servant de « postes d’observation » pour « tirer au tahouel »…
L’ascenseur était souvent en panne parce que pour l’utiliser il fallait mettre une grosse pièce en aluminium de cinq francs dans la fente d’une boîte en fer et qu’en guise de pièce tout le monde mettait soit un tube d’aspirine aplati ou n’importe quel bout de métal. La « combine » c’était de se faire appeler par quel.qu’un dans les étages… Le Régisseur y « perdait son latin » et la recette était minable… 

 













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