les visages qui ont compté dans ma vie

DIAGONALE POINT NET


     Ma vie est comme une route en diagonale, non tracée au cordeau…
Vécu, anecdotes, souvenirs, visages… J’en suis le narrateur, uniquement le narrateur même si vous percevez à travers ces lignes, ces « essences » ou ce regard de moi…
Les gens dont je parle ont existé ou sont encore présents dans ma vie « en diagonale non tracée au cordeau ». Ils y sont, ces gens, les acteurs ou personnages principaux.

     Et voici pour commencer, un « petit brin de généalogie Yugcibienne »…

     Mon arrière grand-mère (Petite mémé) la maman de mamy, née le 26 octobre 1873 à Audon, département des landes ; et décédée à Tartas le 14 mars 1969... Avait tout le temps mal à la tête, au ventre, attrapait des rhumes et des bronchites, était souvent sujette à des syncopes ; mais elle vécut 96 années, lisait le journal sans lunettes et bêchait encore son jardin à l’âge de 91 ans…
C’était une Dehez épouse Lasserre, issue d’une famille de vrais Landais des Landes d’antan.
Sa fille Suzanne (ma mamy) née le 5 juin 1903 à Onard, petit bourg de Chalosse, et décédée le 19 février 1999 à Tartas ; fut sa vie durant « toujours patraque »… Et d’ailleurs lorsqu’elle mit Lulu (ma mère) au monde le 10 Août 1924 à Bordeaux, elle crut mourir… Mais sa belle mère, la Mémé Abadie, une femme d’une trempe telle qu’on en voit peu en ce monde, la sauva, de son régime à elle, régime qui consistait surtout à « ne pas se laisser abattre ».
Par contre mon Papé Georges Abadie, le mari de Mamy, né le 9 avril 1898 à Arcachon, lui n’a jamais été au toubib de sa vie mais il est mort subitement à l’âge de 68 ans, le 9 janvier 1967 à Tartas.

     Je n’ai jamais été, personnellement, « très copain avec les toubibs »…
Ils vous racontent toujours les mêmes choses : faut pas faire ci, faut pas faire ça…
Et les Zopitos, ça c’est la super galère! Avec leur bouffe aseptisée, couvée sous cloche, et le pistolet à pipi plein à ras bord, qu’il faut pleurer pour faire vider…
…Plutôt crever avant 90 ans mais entouré de jeunes et de filles chic ; et droit comme un I sur un vélo trente bornes par jour…

Premier jour d’école…

    C'était le mardi 21 septembre 1954, alors que, depuis la veille, pour la première fois, je venais d'entrer à " la grande école ". J'avais six ans. En ce temps là, au temps de l' école des années 50, avec des pupitres en bois et des encriers dans le trou, à CAHORS, on ne disait pas " cours préparatoire ". C'était le " Petit Lycée ", soit les classes de l'école primaire, qui faisaient alors partie du Lycée, le Lycée Gambetta. La classe dans laquelle j'entrai était la " 12ème ", celle où l'on apprend à lire et à écrire. En dépit de mon très jeune âge, on m'avait mis " demi pancu ", parce mon père et ma mère, travaillant tous les deux, avaient décidé que je prendrai mes repas au Réfectoire, à midi.
Vraiment, cette école là, au " Petit Lycée ", à Cahors, en 1954, ce n'était pas le rêve... Quel populo! Quels cris, quelle bousculade ! Des murs gris, des grilles partout, des verrières sombres... Et le réfectoire, quelle horreur ! Nous étions 10 par table, les assiettes étaient épaisses et sales, je me trouvais au milieu de " Grands " en blouse grise qui se moquaient de moi parce que je ne voulais pas manger de " fayots ".
Ce mardi 21 septembre, il faisait très beau, une journée d'été, et dans l'après-midi alors qu'un soleil radieux et qu'une lumière à la fois très vive et très douce inondait la salle de classe par de hauts vasistas entr'ouverts, nous étions tous assis autour d'une immense table ovale en bois très clair, et encombrée de boîtes de peinture, feuilles de dessin, crayons, pots, pâte à modeler et bandes de papier multicolores. La maîtresse, une très jolie et très gentille jeune femme, très bien habillée, allait de l'un à l'autre pour vérifier ou plutôt admirer nos " oeuvres ". Elle s'extasiait devant les dessins et les bonshommes en pâte à modeler et n'arrêtait pas de rire, de féliciter l'un ou l'autre et de dire tout le temps quelque chose de gentil. Même les plus " durs à cuire ", ceux qui s'étaient déjà battus dès le premier jour et remuaient en permanence,  lançaient des boules de papier ou de chewing-gum, « piquaient » les crayons ou les buvards des copains… Oui, même ceux-là, cet après-midi autour de la table ovale, s'étaient mués en " artistes " de génie et  s'exprimaient bruyamment, expliquant ainsi à leur façon ce qu'ils venaient de réaliser.
A ce moment là, dans la lumière du soleil de cet après-midi, si vive et si douce, si enivrante ; au milieu de cet immense " chantier " de pâte à modeler, de feuilles de dessin et de créations si diversifiées, dans cette atmosphère qui était plutôt celle d'une fête, d'un goûter d'anniversaire ou d'une kermesse, je me suis senti très intimement relié à tout ce qui m'entourait. Les autres garçons de mon âge n'étaient plus des étrangers, et à mon tour, je rivalisai de pitreries, d'exclamations drôles, et de créations fantastiques en pâte à modeler car c'était là que j'excellais. Et tout à coup, au plus fort des rires et de l'enthousiasme général, dans la symphonie de tous ces bruissements de voix, de papier froissé, de mains tapantes et de " bravos ", dans un rayon de soleil encore plus enivrant et plus pur que tous les autres, je me suis immobilisé et demeurai figé, médusé, contemplatif, les yeux perdus dans l'immensité d'un ciel qui venait de s'ouvrir dans ma tête. Un visage alors se tourna vers moi, celui de la maîtresse d'école, et de ce visage rayonnaient un sourire et un regard tels que je n'en avais encore jamais vu de ma petite vie. Nous nous sommes regardés longuement, elle n'a rien dit, et moi non plus, d'ailleurs... Tout ce que je puis dire, c'était comme si des milliers d'étoiles de toutes les couleurs descendaient du ciel en une sorte de pluie qui lavait tout et dont les gouttes transparentes et brillantes donnaient une autre luminosité, un autre sens au monde, comme si le " manège ", au lieu de tourner comme il tournait d'habitude, valsait, vibrait. Et j'avais envie de sauter à pieds joints dans ce visage, ce sourire et ce regard... En fait, la maîtresse d'école, je la pris tout entière, de la tête aux pieds, au plus profond du bleu de mon ciel. De toute son élégance et en même temps, de sa simplicité, de sa délicatesse, de tout ce qui émanait d'elle et que j'ai ressenti très fortement en cet instant. C'était plus beau, plus vrai, plus réel, plus crédible, que toutes ces histoires de fées qu'on racontait alors aux petites filles. Et je me suis dit, que finalement, l' école, ce n'était peut être pas si mal que cela. Tant pis pour les horribles " fayots " du  " réfectoire ", pour les verrières poussiéreuses et les grilles, les murs gris et les mauvais coups des " chenapans " mal élevés… Du moment qu'un tel visage  se tournait ainsi vers moi et me regardait avec autant de gentillesse.
    A six ans, je sortais à peine de la toute petite enfance. Dès mes 3 ans, je me souviens bien avoir été à l' école maternelle mais ce n'était pas pareil. Dans une ville telle que CAHORS, à l'époque, à l'école maternelle l’on y faisait déjà l' apprentissage de la vie sociale. C'était un environnement assez hostile autant que je me souvienne : il fallait déjà savoir se battre, faire attention à ses affaires personnelles et les coups de plume ou de crayons, voire les coups de ciseaux  ( même avec des bouts arrondis ), étaient monnaie courante entre garçons turbulents, violents et tapageurs. On se faisait facilement voler son goûter, les punitions pleuvaient : ça allait des " gros yeux " aux coups de règle, ou au " piquet ".
Sans nul doute, le visage et le sourire de ma première institutrice, à mon arrivée à la " grande école ", ont été reçus comme un cadeau du ciel, un évènement exceptionnel.
A six ans je n'avais pas dans mon esprit d'idées déterminées, de repères, d'images ou de modèles qui eussent pu constituer pour moi des éléments de réponse à certaines interrogations. Je ne savais rien du monde dans lequel je vivais, je n'avais que des étonnements, de vagues pressentiments que je ne pouvais pas analyser, je n'avais alors que des questions… Mais vraiment, oui, beaucoup de questions... Si l'on me surprenait tout seul, immobile, bien sage et le regard ouvert comme une fenêtre devant un paysage immense, si l'on me " voyait penser ", on croyait en fait que je rêvais et que j'étais " dans la lune ". En vérité, je réfléchissais. Des images étonnantes se formaient dans mon esprit, je ne croyais pas vraiment à tout ce que je voyais de mes yeux ni à ce que j'entendais de mes oreilles. Tout commençait par le mot " pourquoi ", avec un grand point d'interrogation. Ce n'était pas la connaissance que je recherchais, parce que la connaissance et tout ce que racontaient les " grandes personnes " me paraissait abstrait, non convaincant, et pas non plus spécialement rassurant. C'étaient des réponses que je cherchais mais je me doutais bien cependant, que les " grandes personnes " les sortaient, ces réponses, de tous les tiroirs qu'elles pouvaient avoir dans leur tête. Et dans les tiroirs on croit parfois qu'il y a de la magie mais ces tiroirs ne contiennent que ce que l'on a trouvé ou ramassé... ou acheté, ou volé... Il m'arrivait de penser, peut être pour me rassurer, que lorsque je serais grand, les réponses, alors, commenceraient à prendre forme, et que même si elles ne me convainquaient pas tout à fait, elles finiraient par effacer un certain nombre de " pourquoi ".
 Bien des années ont passé depuis l'automne de ma première année d'école et les " pourquoi " en réalité, se sont mis à pousser comme des champignons, se  sont perdus au-delà de la ligne de l'horizon. Toutefois par la magie d'un certain nombre de visages, " pourquoi " s'est un peu déshabillé de sa réalité dramatique, " pourquoi " a un peu cédé de sa violence, de sa crudité, de son inconfort, de son insécurité.
    Quelques jours plus tard, ce fut Madame Basile qui remplaça la jeune et jolie, si gentille maîtresse d'école, que nous ne revîmes plus jamais...
Madame Basile nous apparut donc, un matin, avec un grand tablier à carreaux bleus et blancs tout délavé, qui lui descendait jusqu'aux chevilles. Son visage paraissait dur, sévère, strié de rides ; elle devait avoir au moins 50 ans, son regard était bleu et froid, son menton tout hérissé de poils blancs. Dans un certain sens, elle ressemblait à " Tartine ", mais en beaucoup moins marrant. Elle avait derrière la tête un chignon couleur de neige sale, très strict, et cela accentuait encore la sévérité de son visage. Madame Basile était " sans magie " : dictées, calcul mental, les " pleins et les déliés ", la plume " Sergent-Major ", les encriers qui ne devaient surtout pas déborder, la chasse aux " pâtés " sur les cahiers... Oh, elle n'était pas méchante, et jamais elle ne nous a fait le coup des doigts serrés sous l'impact de la règle graduée en bois ou en fer aux bouts carrés. Mais elle était inflexible, ne supportait pas la moindre  fantaisie. Il ne fallait surtout pas regarder par la fenêtre, ni " être dans la lune " ou, " faire l'intéressant ".
L'école alors ne m'intéressait plus du tout. Aussi l'apprentissage de la lecture fut-il une rude épreuve. Et encore plus le calcul, surtout le calcul mental. Comme j'étais le seul " petit " à être " demi- pancu ", à onze heures et demie la classe finie, je préférais attendre dans la classe assis à mon banc l'heure d’aller au réfectoire, plutôt que de me rendre dans la cour où il y avait tout le temps de la bagarre. Alors, je regardais madame Basile ranger ses livres, préparer le tableau pour la classe d'après-midi. Elle ne disait rien : du moment que j'étais sage et que, de mon côté je n'avais rien à exprimer….
 Aucune révolte ne  montait en moi, ma situation me semblait tout à fait normale et ordinaire. Je ne la détestais pas, cette madame Basile, je la regardais, et c'était tout. J'essayais de savoir ce qu'elle portait sur elle comme vêtement sous son immense et triste tablier à carreaux. Je crus discerner, par la fente laissée par l'absence d'un bouton, un tissu indéfinissable marron foncé qui, je l'imaginais devait être une robe ou plutôt quelque chose ressemblant à un sac de patates sur un corps de fourmi géante.
Cependant, et en particulier le jour de l'arrivée de Madame Basile, derrière mes yeux tristes et noyés sous une ligne d'horizon imaginaire, bien qu’ extérieurement je ne laissai apparaître mon chagrin, des torrents de larmes inondaient le paysage qui était dans ma tête et j'avais vraiment très mal, au point de ne pouvoir absolument rien dire à personne.
Trois mois plus tard, le 21 décembre, un mardi également, qui était le dernier jour du trimestre ; parce que c'était un mardi 21 comme ce jour de septembre pour toujours inscrit dans ma mémoire, j'avais décidé que ce  jour là devait être un jour de fête, un jour différent de tous les autres jours même si le ciel était gris et bas, et qu'il allait se mettre à neiger. Tout seul, appuyé contre un gros platane dans la cour de récréation je faisais voler dans l'air glacial une longue guirlande de feuilles mortes attachées le long d'un fil.
Si toute ma vie durant j'ai toujours eu une phénoménale mémoire des dates, c'est à cette histoire là que je le dois. Aujourd'hui, au moment où je raconte cette histoire, je ne suis pas plus avancé qu'en 1954 ( ce sont toujours les mêmes questions ou presque...) Faisons le compte : aujourd'hui, cette institutrice aurait presque 80 ans... Est-elle encore en vie ? Je ne la reconnaîtrais même pas. Et pourtant, quand je rencontre une institutrice à la retraite, de cet âge là environ, très sympathique, avec un visage souriant, inévitablement, je repense à cette histoire.


L’Ermitage

    Dans les années 1955 - 1956  à Cahors le jeudi, jour de congé scolaire j'allais à " l' Ermitage ". L' Ermitage était une sorte de Centre Aéré, un peu comme une colonie de vacances où les enfants des écoles passaient la journée.
 Pendant toute la durée de l'année scolaire on y allait le jeudi mais pas à l'époque des vacances. Les enfants dont les parents travaillaient s'y rendaient pour la plupart d’entre eux, des enfants d'ouvriers principalement. Depuis le Centre situé tout au sommet d'une colline l’on dominait à perte de vue toute la boucle du Lot et la ville de Cahors avec le Pont Valentré et la Barbacane.
 Un environnement tout à fait enchanteur, des sous-bois, un vaste pré à l'herbe tendre, des fleurs sauvages, des chemins de promenade et toutes sortes de " cachettes ", des légions d'oiseaux, des quantités de petites bêtes. Dans le grand bâtiment qui ressemblait à une école pour les vacances, il y avait une immense salle de jeux, un réfectoire bien plus gai que celui du Lycée Gambetta, où l'on y mangeait surtout beaucoup mieux : du beefsteak ou du poulet avec des frites presque à chaque fois, et des gâteaux pour le dessert. Sans compter le goûter, où l'on servait du chocolat au lait. Le dortoir était aménagé dans un espace qui ressemblait à un grenier, on y faisait la sieste, mais surtout des batailles polochon. Je me souviens en particulier dans les rares moments de calme de cette " sieste ", de ces instants merveilleux en lesquels je me sentais si fortement relié à tout ce qui m' entourait, où j'éprouvais un sentiment de sécurité et de bien-être absolus, comme si la vie tout entière devait toujours être ainsi.
 J'aimais beaucoup aller à l' Ermitage, seulement mes parents ne m'y envoyaient pas systématiquement tous les jeudis ; c'était bien mieux que de rester tout seul à la maison avec des tas de jouets et de petites autos qui ne m'amusaient guère, à attendre que Maman revienne des commissions avec au fond du filet à provisions, un gros pain de pâte à modeler. A l' Ermitage, il y en avait des tonnes de pâte à modeler, et de toutes les couleurs, et bien d'autres choses encore, des jeux de construction géants, des boîtes de peinture, des déguisements... On s'y préparait à toutes les fêtes, Noël, Carnaval, entre autres. Et puis, surtout, il y avait des filles ! Avec des filles c'était bien plus marrant et plus sympathique... Mais aussi nous étions plus hardis, les garçons, plus enclins à des " coups pendables ", et il fallait que les éducateurs et les personnes qui nous encadraient, aient vraiment comme on dit, " quelque chose dans le pantalon " pour venir à bout des " fortes têtes " que nous étions tous chacun à notre façon.
J'aimais beaucoup les petites filles parce qu'en général elles étaient bien plus gentilles que les garçons, sauf quand elles se mettaient à discuter ensemble à voix basse en se chuchotant des choses à l'oreille et en nous regardant de loin. Dans ces moments là, lorsque je me sentais la cible de leurs regards et que j'entendais leurs rires de petites chèvres sauvageonnes, j'avais nettement l'impression qu'elles se moquaient de moi. Pour la plupart, elles étaient assez sauvages, solitaires ou timides. Il y en avait peu de délurées, et pour s'en approcher, jouer avec elles, il fallait tout doucement les apprivoiser. Il y en avait de laides et de belles. Mais elles étaient toutes mystérieuses et imprévisibles. La plupart des garçons jouaient les durs et rivalisaient entre eux de fanfaronnades, "roulant leurs grosses mécaniques", mais les filles n'étaient pas impressionnées pour autant. Quand aux plus délurées, elles battaient les garçons pour les " tours de cochon ". De préférence, si le pouvais, je jouais et m'amusais plutôt avec les petites filles. Je n'étais pas mauvais en dessin, assez imaginatif, j’excellais en pâte à modeler et aussi pour raconter des histoires,  faire rire en imitant des grandes personnes dans des situations grotesques et caricaturales. Les petites filles aimaient tout cela. En leur compagnie j'avais envie de " m' éclater ".
Je n'aimais pas beaucoup les jeux brutaux des garçons, les jeux de ballon où l'on fait deux équipes. Dans ces jeux là, je me souviens, il y avait toujours deux " durs ", deux meneurs, qui au départ afin de former chacun leur équipe, s'alignaient à dix pas l'un de l'autre puis " faisaient les pas " jusqu'à ce que le pied de l'un recouvre le pied de l'autre. Alors ce dernier pouvait choisir en priorité. Autant que je me souvienne, Sembic, on le prenait jamais, ou toujours en dernier, parce qu'il était toujours dans la lune et qu'il ratait le ballon trois fois sur quatre.
Avec les filles, on faisait pas les pas. Et c'était presque toujours " hyper drôle ". Je crois bien que c'est à l' Ermitage, que pour la première fois de ma vie, j'ai commencé à prendre conscience de la magie de la Féminité.
Entre autres jeux, il y en avait un que j'aimais beaucoup, c'était celui de la ronde où, à un certain moment, quand on disait " embrassez qui vous voulez ", celui qui se trouvait au milieu devait effectivement embrasser celui ou celle qu'il avait choisi.
 J'avais remarqué depuis quelque temps une petite fille que personne, aucun garçon ni même aucune fille n'embrassait jamais. Elle n'était pas très jolie, de visage. Et même pas jolie du tout. Très maigre, un vrai fil de fer ! Mais, je ne sais pas pourquoi, il y avait quelque chose en elle qui m'émouvait beaucoup : c'était peut être dans la façon qu'elle avait de porter ses vêtements. A chaque fois qu'elle venait à l' Ermitage, ses effets, de très bonne coupe, lui donnaient une allure de jeune fille. Ce jour là, elle portait avec autant de grâce que de délicatesse une petite robe ras du cou, sans manches, dont le bas était au niveau de ses genoux, et cette robe lui allait fort bien. Presque une robe pour jeune fille, pincée à la taille exactement comme il faut, d'un ton gris bleu, avec des petits oiseaux dessinés sur un côté de la poitrine. On aurait dit que cette robe et surtout la manière dont elle la portait, mettait en valeur quelque chose d'elle qui ne se voyait pas, qui était à l'intérieur d'elle même dans son coeur. Je revois encore son petit visage aux traits anguleux et accusés, ses cheveux en bataille, son cou, sa nuque, ses petits bras très fins, ses jambes comme des baguettes de pain, ses petits pieds dans des chaussures à bride...
Oui, vraiment, elle m'émouvait très fort. J'avais envie d' être l' élu du milieu de la ronde pour l'embrasser, elle, et pas une autre. Le miracle se produisit : cela faisait déjà un bon moment que trois ou quatre filles en face de moi, se poussaient du coude en rigolant très fort et exhortaient l'une d'entre elles, la plus belle, mais aussi la plus délurée, à se faire remarquer par le garçon opulent qui, à ce moment là, se trouvait au milieu. Naturellement elle fut choisie, et à son tour, elle se mit au milieu de la ronde. Après avoir exécuté quelques pitreries, fait semblant d'hésiter, après deux ou trois clins d'oeil très moqueurs, et les rires redoublés des autres filles, elle s'approcha de moi et déposa sur mes joues, ou plutôt presque sur mes lèvres, deux, trois, quatre gros baisers baveux et fortement appuyés, avec un énorme sourire, un regard de feu et de glace à la fois. Je n'en demandais pas autant, mais je lui en ai gardé une reconnaissance infinie, car, de ce baiser, elle m'ouvrait la porte du ciel...
Au moment où je pénétrai dans le cercle, avant même d'avoir atteint le milieu, un grand silence se fit, à tel point qu'on pouvait entendre les rumeurs de la ville dans le lointain. L'instant semblait solennel car chacun peut être se demandait bien quelle fille un garçon tel que moi allait embrasser. J'avais, disons, une certaine popularité, à l' Ermitage, mais qui ne jouait pas forcément  en ma faveur. Sans hésiter, mais tout tremblant d'émotion, avec presque des larmes dans les yeux, le coeur battant, et, avec de la tête aux pieds une immense sensation de bien-être, je m'approchai donc de cette petite fille que j'avais si souvent remarquée et qui m'avait tellement plu à cause de ce que j'avais vu en elle au delà de ses traits accusés et si peu engageants. Je ne fis pas comme tant d'autres, deux ou trois fois le tour de la ronde, faisant semblant d'hésiter... J'allai tout droit au but.
Une main en avant, les doigts tendus, j'effleurai délicatement sa nuque, juste sur le bord de sa robe, et très doucement je l'embrassai sur l'aile du nez, légèrement en dessous de la paupière. Sa peau était très douce, et je me souviens alors très précisément d'une odeur qui s'apparentait à celle des jeunes feuilles de platane au début de l'été après une pluie d'orage. Je me tenais si près d'elle, que je pouvais percevoir le léger mouvement de sa robe contre moi. Elle se raidit alors, mais cela n'était pas de la répulsion puisqu'elle ne me repoussait pas, et qu'elle me laissa même l'embrasser de l'autre côté également. Je perçus un léger craquement au niveau de son épaule : elle était tellement frêle !
Des rires énormes, des " Ah " et des " Oh ", fusèrent de toutes part. D'un côté cela me faisait rire et m'amusait parce que je comprenais tellement leur réaction qui ne m'étonnait pas du tout, mais d'un autre côté je souffrais en même temps parce que je savais que ces rires incongrus et moqueurs pouvaient blesser cette petite fille si fragile...
Comme elle ne s' avançait pas à son tour selon la règle du jeu, au milieu de la ronde, on lui donna un gage. On lui demanda tout simplement de s'asseoir à mes côtés jusqu'à la fin du jeu après avoir cependant désigné quelqu'un d' autre pour aller à sa place au milieu. Pendant tout le temps que dura encore le jeu, nous nous tenions donc étroitement blottis l'un contre l'autre et c'est à peine si nous nous sommes regardés. Nous n'avons pas non plus échangé un seul mot. J'ai seulement vu, lors d'un imperceptible croisement de regards, le sourire d'une petite fille qui n'avait pas l'habitude de sourire. Mais j'étais tellement heureux de cet évènement ! 
    Pendant plusieurs semaines, je ne revins pas à l' Ermitage. Sans doute à cause de l'une de ces bronchites à répétition dont j'étais coutumier dans mon enfance et qui faisait le désespoir de ma mère parce qu'à chaque fois elle devait demander des jours de congé. Jusqu'à un jeudi matin du mois de juin où, sur la place Thiers, en attendant le car, alors qu'il avait plu toute la nuit, on pouvait sentir l'odeur des feuilles de platane. Elle ne se trouvait pas là ce matin, ni au moment du rassemblement ni dans le car. Je ne la revis plus jamais. A l' Ermitage, les jeux continuèrent, c'était toujours aussi drôle. Mais je n'ai plus voulu participer au jeu de " embrassez qui vous voulez ", je ne concevais pas en effet de devoir en embrasser une autre. Je la devinais partout, elle était encore là, éternellement présente, et, à chaque fois, avec une robe différente.
Voilà donc, pour l' Ermitage...

L’Italienne et ses histoires…

    Vers la fin de l'année 1956 à Cahors où j'habitais avec mes parents au 2 rue Emile Zola qui est devenu aujourd'hui le 52 ( la maison existe encore en 2007, à peu près dans son état d'origine ), ma mère qui exerçait un emploi de secrétariat dans un bureau à la chambre d’ agriculture, avait décidé de prendre une dame à la maison pour me garder, s'occuper de moi et en même temps faire le ménage, les courses, la cuisine. J'étais souvent malade et elle ne pouvait indéfiniment s'absenter de son travail à moins de le quitter.
C'était une grosse, très grosse Italienne qui s'exprimait très bien en Français et qui avait un don très particulier pour raconter des histoires. Elle n'était pas très jolie. Mais elle avait un visage expressif, des yeux qui parlaient aussi bien et encore mieux que sa langue ; des gestes et des mimiques qui donnaient vie et âme aux personnages qu'elle inventait sans cesse. Et c'étaient des histoires à n'en plus finir, qui reprenaient trois jours après, ou le lendemain et à chaque fois cela s'arrêtait  à un moment où l'on aurait aimé savoir tout de suite ce qui allait se passer. L’histoire se déroulait toujours dans des pays lointains, inconnus, imaginaires, en des époques hors du temps, à tel point qu'il était impossible de faire la différence entre le passé et le futur. Les paysages étaient couverts d'immenses forêts, l’on y voyait des jardins de palais, des châteaux, des demeures étranges, des princes, des rois, des fées, des princesses, des paysans, des bergers, des troubadours, des artisans, des marchés populaires, les intrigues étaient compliquées ; il y avait beaucoup d'enfants, des nains, des gnomes, des créatures bizarres, toutes sortes d'animaux, vrais ou légendaires, des dragons, des monstres, des anges bienveillants, des grottes et des gouffres, des villes souterraines, des îles suspendues dans le ciel, des mers tourmentées et infinies, des planètes parfois, des sous-marins, des engins volants et des bateaux à voile. Des îles ou des continents, des terres englouties qui resurgissaient, des cieux étranges et des climats de toutes sortes. Cela se passait aussi bien à l'autre bout de la Terre que dans les pays les plus chauds ou les plus froids. Une foule de personnages bons ou méchants peuplait tous ces pays et leur vie à tous était un roman d'aventures, une succession de situations étranges ou inimaginables. Et dans chacune de ces histoires, il y avait une " atmosphère ", un climat particulier, un enchaînement logique, un scénario passionnant, une dramatisation poussée à l'extrême, le tout avec énormément de philosophie car un sens profond, vers une vérité, une réalité inaccessible, se dégageait de tous ces récits emplis de légendes. Tu sortais de l'une de ces histoires et tu te posais encore plus de questions qu'au début... Pendant des heures et des heures, la nuit si je ne dormais pas ou même parfois pendant la journée, je me repassais le " film " dans ma tête...
En ce temps là, il n'y avait pas de télé, on n'allait pas au cinéma, ou cela était très rare, et l'on n'achetait pas autre chose que " Mickey " ou  " Tartine ", ou  " Pim-Pam-Poum », aux jeunes enfants.
 Aussi cette Italienne était- elle  " magique " pour moi. Elle pouvait faire des spaghettis à la sauce tomate avec une tonne de fromage râpé dans un énorme saladier 10 fois par semaine… Et comme disait si bien Maman : " avec elle, les coins pouvaient se rapprocher ".
 Je la trouvais " super-drôle " et de plus, très gentille avec moi.
Lorsque j'étais malade elle me chouchoutait au delà du possible et  s'évertuait à me rassurer d'une façon ou d'une autre à tel point que je n'avais plus besoin de cachet d'aspirine ou de tout autre médicament : la fièvre tombait, et le mal de tête ou de ventre, comme par miracle, s'évanouissait.
Maman me quittait avec 40° de température et à son retour j'étais frais comme un gardon aux côtés de l' Italienne qui interrompait son histoire.
Dans tout ce qu'elle racontait, il y avait de la vie : cela bruissait, palpitait, explosait. On sentait tout : le vent, le soleil, la pluie, le froid, le chaud, toutes les joies, tous les chagrins ; les arrivées, les départs, les adieux... Tout vous transportait au centre de l' action, des sentiments, des passions, de l'amour, de la bonté, mais aussi de la violence, de l'horreur, de l'injustice, de l'absurdité. Tout ce que les gens peuvent traverser dans leur vie, tout y était, de tous les pays du monde, de tous les pays imaginaires. Il y avait toujours dans chaque histoire une jeune dame très belle qui était l'un des personnages principaux. C'était à la fois de la réalité et de la fiction, du vrai et du surnaturel, de l'imaginaire et du crédible. L’Italienne avait assurément la voix, le ton qu'il convenait pour raconter tout cela. C'était beaucoup mieux que de  lire dans un livre ou même de voir au cinéma. Non seulement elle savait raconter mais en plus elle avait le don, le pouvoir extraordinaire de vous relier au monde et aux personnages de son invention. Car elle inventait tout, et jamais elle n'aurait pu raconter une deuxième fois exactement la même histoire. Tout se tramait et évoluait au fil de son récit.
 Quand je l'écoutais des heures durant alors qu'elle ne s'arrêtait même pas pour souffler ; au rythme et au son de sa voix, avec la puissance et la magie de son évocation, je les voyais là devant moi, tous ces personnages ; je sentais même leur haleine et leurs regards me pénétraient. J'étais avec eux et je vivais de leur vie. Et les paysages, les décors, étaient si fabuleux que l'on se serait cru parti en voyage, non seulement dans tous les pays de la Terre, du Pôle Nord au Pôle Sud, de l' Amérique à l' Australie, mais aussi sur d'autres planètes que la Terre.
C'est à elle et à elle seule que je dois d'avoir pu « voir » parfois dans ma vie, tout ce que j'ai « vu » sans y avoir été, sans l'avoir appris dans les livres ou à l'école. Jamais je n'ai rencontré d'autres personnes sachant ou pouvant aussi bien raconter des histoires comme cette Italienne.
Dans son enfance elle avait été très peu à l'école. Elle lisait avec difficulté, écrivait avec plus de mal encore : ma mère lui écrivait toutes ses lettres. Elle disait toujours, en éclatant de rire : " pour aligner trois mots sur un bout de papier, il me faudrait une heure, et dans chaque mot je ferais 10 fautes ! "
Un jour ma mère décida de se séparer de l' Italienne parce que mes parents en avaient marre de manger des spaghettis à la sauce tomate et, selon maman, que " les coins ne se rapprochaient jamais et à eux quatre dans une pièce, prenaient autant de place que la moitié de la surface  à nettoyer".
La maison me parut dès lors si grande et si  nue, que je la comparais au désert de Gobi, avec des forteresses rocheuses et des pics acérés, où plus rien ne poussait, plus rien ne vivait. Et dans ce désert là, les petites fées en pâte à modeler que je pouvais inventer n'avaient plus de magie.


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Commentaires (1)

1. 26/10/2009

Qui a connu la colonie de vacances de l'ermitage dans les annèes 1949-1950 . est elle devenue une habitaion particulière comme j'ai cru le constater à la mi-octobre 2009 ?

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