L'écriture du pirate, histoires yugcibiennes

SOLITUDES

         Il balançait entre la légitime et l’occasionnelle, chaussait du 42, aimait les chats et les cocktails glacés… Il n’était pas plus con qu’un autre. C’était un homme seul… 

  La légitime ne savait pas qu’il balançait, son homme qui chaussait du 42 ; elle ne portait jamais de pantalon, aimait les haricots verts et les frites bouillantes. Elle n’était pas plus belle qu’une autre. C’était une femme seule… 

  Il fauchait les billes de ses copains, portait toujours des salopettes rapiécées. Pendant que ses vieux pontifiaient, baisaient ou s’engueulaient, il piochait dans le frigo, perçait les cubes de lait, se sifflait des mini soupes et des cocas… Il n’était pas plus tarte qu’un autre. C’était un gosse tout seul…  

 Il faisait enrager les bonnes sœurs de l’hospice, avait une jambe de bois, cachait ses litrons de rouge dans son placard, racontait sa jeunesse assis sur un banc devant le réfectoire des petites vieilles… Il aimait encore se tripoter le zizi… Il n’était pas plus crapi qu’un autre. C’était un vieux pépère bien seul… 

 On fait l’interminable addition de toutes ces solitudes… Les déserts grouillent dans le ciel… … Et les auréoles constellent les slips…

CHAMBRE 17 UN JEUDI APRES MIDI

         Mademoiselle l’institutrice aux jolies lunettes sortit de la chambre 17 de l’hôtel de la Poste, en cette fin d’après midi d’avril, et se dirigea vers la gare où l’attendait son ami… Mademoiselle sans maquillage, mademoiselle bien imperdée aux jolies gambettes, mademoiselle l’intellectuelle aux sages folies, mademoiselle très gentille et très bien vue dans le voisinage… qui venait de passer un petit bout d’après midi derrière des volets clos.

Cette élégante et agréable silhouette féminine allait bientôt rejoindre une silhouette masculine qui, à l’heure présente se mouvait sur le quai d’une gare…

Le grand garçon efflanqué serré dans son long K-way bleu foncé, suffoquant de bonheur en descendant du wagon, dans un quart d’heure tout au plus, enlacerait, fou de bien être, son amie, aurait le goût de sa salive sur ses lèvres, s’enivrerait de l’odeur de sa peau sur sa nuque. Il sentirait tout son être, tout son grands corps à peine sorti de l’adolescence, parcouru de craquements ; puis elle l’embrasserait très doucement, il monterait dans la voiture, suivant d’un œil ravi le mouvement des jambes de la jeune femme, s’émerveillerait une fois de plus, de son accueil, de sa simplicité et de sa gentillesse… Enfin… Il y croirait vraiment !

Cette fille qu’il fréquentait depuis quelques mois, était sa foi, son bonheur tout neuf, sa certitude, sa joie de vivre, son espérance… 

         Aurait-il pu imaginer, ce jeune homme, ce qui venait de se passer, chambre 17 à l’hôtel de la Poste, ce jeudi après midi d’avril, les volets clos ?

Qui l’eût cru, d’ailleurs ?

Mademoiselle l’institutrice comme dans un livre de la collection Harlequin, mademoiselle chic et tendre comme un rêve bleu éclaboussé de soleil, qu’avait-elle fait, chambre 17 à l’hôtel de la Poste ?

Un cri fou, un cri rauque, un cri brut et déchiré avait jailli de sa gorge. Le cri d’une jouissance démentielle sauvagement assouvie contre tout ce qui est trop sage dans une vie de jeune femme « bien rangée » ; contre cette insoutenable fragilité d’une existence en perpétuel ballottage… Et, de cette faim animale, vertigineuse, elle s’était profondément plue, éclatée, chavirée tout habillée sous le corps d’un gros gaillard, un rustaud de la dernière espèce qu’elle n’aimerait jamais d’amour, qui n’avait pas même ôté ses bottes, rotait et sentait mauvais…

Elle avait déversé dans les poils de cette bête humaine, toute sa délicatesse, tout son chic, toute sa fragilité… Et ses lèvres aussi tendres que des pétales de rose avaient d’abord effleuré, et ensuite embrassé, mordu, sucé l’énorme sexe de l’homme… 

         Les deux silhouettes, l’une féminine et l’autre masculine, dans le hall de la gare, se rapprochèrent et se fondirent en une seule silhouette…

Le rêve lui, ce rêve fou, ce rêve absolu, ce rêve qui exclue tout ce qui pourrait le salir ou le faire disparaître, durerait toujours : le jeune homme s’était déjà bardé de toutes les certitudes confortables et sécurisantes de son rêve… 

         Le rêve fou, le rêve sur disque dur, le rêve raide, le rêve contre ce qui se doit et se fait, le rêve sacrilège, le rêve qui donne le vertige, le rêve qui nous arrache des râles, le rêve absurde, le rêve bleu avec des taches rouges, le rêve qui déconcerte, le rêve fracture ouverte de nos raisons blessées, le rêve « vérité historique » de notre moi profond, le rêve « contre vérité » de nos vérités en béton armé, le rêve que nos mensonges au grand jour ne peuvent éteindre… C’est de ce rêve là que nous rêvons les yeux ouverts, et c’est à cause de ce rêve là que nous tachons nos draps, la nuit, que nous faisons tous ces choix irréfléchis… Des choix qui n’en sont presque plus tant ils nous ont été imposés… Comme pour se moquer de notre âme bleue…

 

L'ENFANT QUE LA VIE DECEVRA, ET L'ENFANT QUI "SAURA NAGER"

         Voici Pierre et Jean, deux enfants qui écrivent une lettre au Père Noël…

Et voici la lettre de Pierre, qui, lorsqu’il deviendra grand, se fera bouffer tout cru à cause de son cœur grand comme un cosmos et de l’innocence qu’il portera en lui… Mais il est encore tout petit, Pierre, et il ne sait pas la dureté du monde, il ne sait pas l’innocence blessée car son papa et sa maman, son tonton et sa tati, et tous les bons voisins, et la maîtresse de la maternelle… sont très gentils avec lui. 

         « Quand tu descendras chez moi, cher papa Noël, j’aimerais que tu souffles dans mes souliers pour que ça me fasse bien chaud à mes petits petons jusque dans le cœur. Quand je serai grand, je veux avoir plein de bisous dans les mains, beaucoup de papas et de mamans, tout plein de frères et de sœurs. J’écrirai des livres et je chanterai des chansons pour tous les malheureux de tous les pays… Et même si tu ne m’écoutes pas, cher papa Noël, je te fais une grosse bise »…

Et voici la lettre de Jean, qui, lorsqu’il deviendra grand, saura nager, ne se fera pas bouffer tout cru, aura bien pigé la combine, gagnera les prix…

« Papa Noël, je veux une grande auto ilectric qui fait boum/boum/zing/crac, et un grand dada en peluche d’au moins 2 mètres de haut pour épater les copains. Quand je serai grand je veux avoir beaucoup d’argent et de copains. Je promènerai les filles dans une belle auto de course décapotable, j’irai en boîte tout l’été et tous les samedis. Je veux aussi être beau et fort comme un taureau, savoir jacter comme les vedettes de la Télé, et être un as de la drague, mettre plein d’olives dans le trou de bale des nanas. J’espère que tu vas m’écouter, papa Noël ! Aboule la grande auto ilectric et le dada en peluche de 2 mètres ! Sinon je te course, je te coince dans une ruelle sombre et je te fais une tête au carré ! »… 

         … Bien des années plus tard…

Jean, le « dur des durs » le nabab de la Cité, n’avait pas « réussi à l’école »… Mais il avait trouvé la bonne combine…

Oui, les filles, il en avait à gogo, même qu’il ne savait plus quoi en faire… L’auto ilectric était devenue un énorme module d’intervention aux commandes électroniques, qui coupait comme dans du beurre les foules de chômeurs en colère sur les places publiques.

Cela se termina en 2091 dans une maison de retraite médicalisée, un jour que le thermomètre, en plein mois d’Août, marquait 42 degrés à l’ombre sous le grand catalpa du jardin de la maison de retraite… Alors que dans les maisons du « Grand Voyage des Anciens », l’on y mourait en douceur par fournées incessantes d’aspirants au « suicide accompagné » dans des salles « funéro-vidéo-musicales »… Jean, de toute évidence « non aspirant au suicide » et bien installé dans une maison « pas comme les autres », mourut d’une crise cardiaque, par 42 degrés à l’ombre sous le catalpa, à l’âge de 101 ans…

Pierre, le poète au cœur tendre, qui n’avait cependant jamais gagné de prix parce qu’il eût fallu pour cela qu’il se conforme à bien de procédures et qu’il se dote d’indispensables outils de communication… avait lui, bien « réussi à l’école », était entré au CNRS, s’était marié par amour… Le souffle chaud dans les souliers s’était mué au fil des ans, en un vent d’enthousiasme s’engouffrant dans toutes les impasses de la vie mais se heurtant aux volets fermés et ne parvenant jamais à renverser les poubelles pleines vissées au trottoir… Cela se termina en 2048, un jour très sec et très froid de février, dans les douches d’un établissement pénitencier, au bout d’un drap tordu.

Pierre s’était pendu parce qu’il avait appris qu’il était cocu… Pourtant, il serait sorti le lendemain matin, ayant fini de purger sa peine… Pour un meurtre dont on l’avait accusé mais qu’il n’avait pas commis. 

                            [Juillet 2106… Lu dans le carnet tombé du sac à dos d’un auto stoppeur, et ramassé par un pèlerin du chemin de Nicolas au milieu de la cour d’une « maison des Itinérants »…]

 

TROU DE BALE

         Est-ce rond et profond, un trou de bale sur la planète des Zintélos ?

Est-ce que ça pète en musique sans pestilence… Ou tout étouffé en un silence longuement écrasé et sillageant tout du long d’une nuée de touristes venus des quatre coins du ciel… pour n’avoir pas à dire qu’ici, sur la planète des Zintélos, un trou de bale c’est aussi moche qu’une vieille planète criblée de cratères puants ?

Les Mahoutones, par exemple, venus de toutes ces planètes peuplées d’Hotomates et de Formatets, ont le trou de bale perclus de rhumatismes sphinctoraux, et pètent tous en une même musique universellement syncopée.

Mais les Mahoutones ne viennent pas sur la planète des Zintélos… Non pas parce qu’ils ne savent humer la pète nuageant du trou de bale des Zintélos, mais parce que le trou de bale des Zintélos, plus précisément, a exclu du Grand Concert Général la Symphonie Sphinctorale des Mahoutones…

Mais il y a, dans le vaste ciel, dans les nuées de touristes venus de galaxies lointaines ou marginales… les Kahouchones, qui rotent aigu et crachent bleu ; les mangeurs de sexe ; les interdits de séjour dans au moins dix Systèmes ; les Chancre-Huants de la galaxie des Pesticides ; et toute cette faune d’humanoïdes, zintéloïdes ou mahoutoïdes désoeuvrés, désaxés, désabusés, suçant l’instant karma sur des pelouses lumineuses dans les nirvanas clôturés des Planètes Autorisées.

… Un trou de bale sur la planète des Zintélos, ça veut pas passer inaperçu. Même si ça loufe un vent de faillots cuits à l’eau… Et si par hasard ça vous claque au museau, c’est pour vous rappeler que vous n’êtes qu’un Mahoutone, un Kahouchone, ou un Chancre-Huant… Autorisé !

 

LES SARKALIOMARIENS

         C’étaient de grands vautours mutants aux cous rouges déplumés recouverts de lambeaux de chair violette en putréfaction, avec de longs becs crochus et coupants, des serres tentaculaires aux griffes pointues et recourbées…

Leur envergure était telle, que lorsqu’ils volaient par les rues de la ville, les extrémités de leurs ailes noires raclaient les fenêtres des immeubles.

Les fientes puantes qu’ils déposaient sur les trottoirs, dans la rue, sur le bord des fenêtres et devant la porte des maisons, avaient un pouvoir redoutable : elles se collaient aux semelles des gens, scellaient portes et fenêtres et même, soudaient lèvres et paupières, bouchaient les oreilles en tombant lourdement sur les gens… De telle sorte que les gens ne pouvaient plus se parler, se voir, s’écouter entre eux… D’autant plus que ces vautours mutants, les Sarkaliomariens, fientaient à dessein en des lieux très fréquentés.

Mais il y avait pire encore…

Dotés d’une glande gélatineuse située en dessous de leur bec, ces Sarkaliomariens projetaient dans l’air ambiant un fluide paralysant qui fermait les fenêtres des belles âmes et des beaux esprits.

Ne s’étant point fédérés à l’Union Majoritaire de la Nouvelle Pensée Unique Invertébrée Glamourisante Fricolisée Peopolisée Sacralisée Médiatisée ; ces belles âmes (du moins certaines d’entre elles) étaient devenues fort gênantes, au pays nouvellement envahi par ces Sarkaliomariens refondateurs d’une Pensée qui jusqu’alors n’avait cependant pensé que dans un seul sens.

Ils nichaient tous, ces Sarkaliomariens, sous les charpentes des bâtiments officiels, entre autres celui du Ministère de l’Intérieur, celui de l’Information et de l’Audiovisuel…

Des raids de plus en plus fréquents, en incursions bien ciblées de formations planantes, froissantes et couchantes, dispersèrent les uns après les autres toutes ces familles de belles âmes et de beaux esprits non ralliés à la Nouvelle Pensée Unique.

Alors la Résistance s’organisa, les belles âmes et les beaux esprits se rendirent dans les galeries du Web catacombique, hackèrent le fluide des Sarkaliomariens, inventèrent un solvant qui décolla les semelles des gens, prises dans la fiente des Sarkaliomariens.          Ils n’étaient… Ils n’avaient été que de grands vautours mutants, ces Sarkaliomariens…

Les belles âmes et les beaux esprits ne mutent pas : ils évoluent vers ce qui les élève encore… Sans jamais changer ni d’ailes, ni de bec, ni de regard…

 

LE DRAGOREK

         L’enfant tout nu, tout seul, sans papiers, sans argent et sans maison, avait cependant un pouvoir magique, un pouvoir terrifiant, un pouvoir absolu, un pouvoir définitif…

Il avait le « Dragorek » !

S’il ramassait un caillou et le pressait entre ses doigts, avec la seule force de son esprit, il mettait en marche l’énergie des étoiles : l’explosion, la création, l’anéantissement, étaient au bout de ses doigts.

L’homme riche, savant et connu, qui avait la Connaissance, l’expérience, et dont le pouvoir était immense dans le monde à cause de son influence, de sa notoriété, de sa fortune, de son intelligence et de sa générosité, rencontra l’enfant à la sortie d’une grande conférence entre plusieurs nations très puissantes, sur l’utilisation des principales ressources énergétiques de la planète.

L’homme riche et influent connaissait le pouvoir de l’enfant, et il lui dit ceci, alors qu’il venait à peine de sortir de la salle de conférence :

« La conférence n’a pas abouti ! Je suis très déçu ! J’avais pourtant investi toute ma fortune dans le projet que je leur ai présenté, et cela n’a servi à rien ! Il y a trop longtemps que l’on débat, que l’on présente des projets, mais rien ne change, l’on ne cesse de promettre, mais nous en sommes toujours au même point. Je suis désespéré ! Toi, qui as le pouvoir du « Dragorek », fait l’explosion, totale, définitive ! »

Mais l’enfant répondit :

« Non, je n’utiliserai pas le pouvoir du « Dragorek » ! L’Homme est libre, ici ou ailleurs, responsable… Il doit lui-même choisir son destin, il doit assumer même s’il ne mesure pas toujours les conséquences de ce qu’il fait dans le monde où il vit.

Sur cette planète, sur chaque monde habité, l’expérience est un chemin le long duquel avancent et évoluent les êtres. Et cette expérience se fait pas après pas, choix après choix… N’y a-t-il pas un pouvoir encore plus grand… Dans la non utilisation du pouvoir que l’on a ? »

 

LE PIEUX ROUTARD

            Il avait, comme on dit « pété un câble »… Passionné de rallye automobile, et en dépit de son modeste budget, il avait équipé sa voiture et participé à quelques compétitions d’amateurs. Il n’en dormait plus, de ses projets, de ses préparatifs… Et de ses rêves.

A tel point qu’un matin, alors qu’il travaillait de nuit dans une usine, il voulut effectuer une sortie, essayer sa voiture sur une route peu fréquentée.

Avec tout ce qu’il absorbait comme remontants, il ne sentait plus une fatigue, qui, à la longue s’accumulait ; et, ce matin là, il s’arrêta devant une station d’essence à la sortie de la ville. Il engagea sa carte bancaire, attendit que s’inscrivent les indications habituelles, puis composa son code…

Mais la carte fut rejetée…

Alors, il perdit pied, tout à fait brutalement. Une fulgurante douleur lui vint dans la tête, il vit un éclair blanc, puis un brouillard lumineux se forma avant de se déchirer en s’ouvrant sur un monde qu’il ne reconnaissait plus. Il se mit à taper de ses poings, de ses pieds, et même de sa tête, sur l’appareil de distribution de carburant, comme si dans un réflexe de rage, l’appareil était soudain devenu pour lui une sorte d’être cauchemardesque à détruire.

            Lorsqu’il reprit conscience il se retrouva dans une chambre d’hôpital aux murs blancs, et tout de suite, ce qui le surprit, ce furent ces barreaux métalliques aux deux fenêtres de la chambre.

Alors il comprit ce qui lui était arrivé et il pleura…

Deux mois plus tard, il se retrouva dehors, marcha vers la gare, acheta un billet de train, et se rendit dans le village de ses parents.

Toute sa vie serait ainsi, désormais : une pension d’invalidité, quatorze comprimés à prendre en six fois dans la journée, neuf heures de sommeil obligatoires… Et ces effets secondaires dont on lui avait parlé : difficulté à s’exprimer, à former des mots et des phrases, prise de poids, regard fixe et absent…

Et c’est ce qui arriva, en effet. Jusqu’au jour où l’on lui proposa un nouveau traitement. Alors il put à nouveau s’exprimer normalement, se sentit moins dépendant des personnes qui devaient s’occuper de lui et gérer ses affaires…

            Il devint pieux, affectionna les rassemblements religieux, entra dans les églises, se mit à prier sans cesse, à ne lire que des ouvrages religieux, des vies de saints, voua un culte à la Vierge Marie… A tel point que rien de ce qui n’était pas de la religion ne l’intéressait plus du tout…

Il acheta un vélo et se mit à courir les routes autour de son village puis dans la région, vêtu d’une couverture serrée à sa taille par un long cordon, et coiffé d’une capuche.

Quelque temps qu’il fit, vent, pluie, neige, il courait les routes du pays, déposant sur le rebord des fenêtres des maisons, des chapelets qu’il confectionnait.

On le surnomma « le pieux routard ».

            Il « péta un nouveau câble »… Pour un maillon de chaîne de son vélo, qui se rompit alors qu’il devait encore s’acheminer vers trois maisons isolées situées de l’autre côté d’un bois tout proche.

On le retrouva nu, en transes, et frappant son vélo à coups de chapelet…

            La chambre d’hôpital était bleue, il n’y avait pas de barreaux aux fenêtres… Et, des quatorze médicaments, il n’en restait que six à prendre… Dont une drôle de gélule qui brillait dans l’obscurité comme un ver luisant, parce qu’il ne devait avaler ce médicament qu’après s’être mis au lit et avoir éteint la lumière.

 

LE "PAPA BLAISE"

            … Ou : « Un rêve absurde » que je fis, dans la nuit du 6 au 7 Août 2007…

Note : Dans la première partie de ce récit, il m’a paru nécessaire de relater un épisode particulier, à propos de ce « papa Blaise » que j’ai connu jadis à la poste de Bruyères… En effet il existe un lien, un « drôle de lien » en fait, entre ce que je raconte au début (et qui est vrai)… Et ce « rêve absurde »…

            C’était le « papa Blaise »… Le « papa Blaise » fut l’un de mes anciens receveurs de la poste de Bruyères entre avril 1986 et janvier 1990… En ce temps là, la poste s’appelait encore « PTT », et le « patron » du bureau de poste était le receveur.

Le « papa Blaise » était un homme âgé d’une cinquantaine d’années, au visage peu avenant (il ne souriait ni ne riait jamais), assez gros, bedonnant, bougon et généralement de mauvaise humeur. Je le surnommais « Firmin le bougon ».

L’une de ses « spécialités » (ou de ses préoccupations quotidiennes) consistait en la recherche des « fausses directions ». Il inspectait les sacs postaux fixés aux crochets d’une « batterie », plongeait un bras jusqu’au fond du sac et retirait un colis, puis vérifiait si la destination du colis correspondait bien à ce qui était inscrit sur le « collier bulle » glissé sous l’un des crochets maintenant le sac.

Ces « fausses directions » étaient relativement fréquentes lors du tri des colis en partance pour le centre de tri d’Epinal, et nous essuyions tour à tour, chacun de mes collègues et moi-même, de sévères remontrances. L’erreur à chaque fois, était mentionnée dans le « cahier d’incidents », avec le nom du « coupable » et le nombre de fautes commises par jour, par semaine et par mois…

Si le « papa Blaise » avait pour « dada » la recherche quotidienne (systématique et répétée) de ces « fausses directions » ; un certain Guy Sembic, lui, affecté à l’un des postes de guichet, avait une autre « spécialité », celle des erreurs de caisse. Je « battais tous les records » en la matière, aux dires du « papa Blaise » et des inspecteurs de la « Das Reich » (c’est ainsi que nous surnommions les inspecteurs de la grande direction d’Epinal) qui, une fois l’an, passaient tout le bureau au « peigne fin »…

Je me souviens qu’un jour de fin d’année, entre Noël et Nouvel an, en 1987, j’eus un déficit de caisse de l’ordre de 1000 Francs, qui succédait à d’autres erreurs de 50 à 300 Francs durant toute l’année. En ce temps là, nous n’étions pas encore informatisés à la poste de Bruyères, et nous « faisions la caisse » en fin de vacation en comptant la monnaie et les timbres, utilisant des machines à calculer de poche, et inscrivant les sommes, en recette ou en dépense, sur une bande comptable… Je constatai toujours avec stupeur et désarroi cette « mystérieuse » différence entre le chiffre du sous total en rouge sur la bande comptable, chiffre censé représenter après saisie des opérations, le montant de la « sous caisse », et le chiffre en noir obtenu par addition de la monnaie et de la valeur des timbres dans la « sous caisse ».

Certes nous avions tous, les uns et les autres, nos « expédients » ou nos combines pour faire honorablement coïncider les deux chiffres, le rouge et le noir… Mais ce jour là, en cette fin décembre 1987, le 30 pour être vraiment très précis, il m’eût été vain de trouver un « expédient » relativement crédible.

Quelques jours plus tard je fus convoqué dans le bureau du « papa Blaise » et menacé d’une mutation d’office dans un « service pourri » de l’arrière (ce qui ne m’arrangeait guère vu que les horaires de ce service me privaient de mes après midis de liberté). J’avais un délai de trois mois pour m’améliorer, et ne devais plus faire la moindre erreur supérieure à 10 Francs…

Etant « assez expert » en « expédients » (et pour cause !) je savais comment « effacer » jusqu’à des 300 ou même 500 Francs d’erreur… (Il suffisait pour cela de deux ou trois semaines d’ajustements divers, de jeux de chiffres, et surtout de la certitude que durant le mois en cours, la « Das Reich » ne pointerait pas le bout de ses canons inquisiteurs).

Autant que je me souvienne, en cette fin d’année 1987, je « travaillais » sur un texte assez long (j’avais toujours dans l’une de mes poches un carnet, et durant les heures « creuses » de guichet, entre deux « clients » ou deux opérations, je poursuivais quelque rédaction d’un passage de mon histoire). Ce texte était une ébauche, un embryon en fait, de ce qui devait être plus tard une première version du « Pays des guignols gris »…

Le « papa Blaise » lorsqu’il me convoqua dans son bureau cependant, en dépit de son caractère bougon et de son visage si peu avenant, me déclara qu’il était absolument désolé de devoir prendre des « mesures » à mon sujet, et qu’il décidait de m’octroyer un délai de trois mois. Il me demanda même si je n’avais pas personnellement des « problèmes » d’ordre familiaux, psychologiques ou de santé et que si tel était le cas, il voulait bien m’écouter.

Et je lui dis alors l’exacte vérité : j’étais un rêveur, j’écrivais et ne pouvais me passer d’imaginer sans cesse des histoires… Il eut pour conclure cet entretien, ces mots, souriant presque : « Ah c’est ainsi ! Et bien je comprends à présent ! »

            Dans le rêve que je raconte ici, le décor est complètement différent de celui de la réalité que je viens d’exposer…

Le bureau de poste n’est plus cette ancienne halle aux grains du moyen âge de Bruyères, devenue dans les années 60 un lycée, puis en 1982, un bureau de poste. C’est une très grande maison forestière située en bordure de la ville au pied d’une colline boisée et entourée de jardins, dotée d’une monumentale cheminée à l’âtre placée au centre de la maison, d’une vaste pièce de séjour servant de salle de tri pour les facteurs, et d’une autre salle aménagée pour l’accueil du public et pour les opérations de guichet.

Le « papa Blaise » dispose dans cette demeure, à l’étage, d’un appartement de fonction. « Grand chasseur devant l’Eternel », passionné et solitaire, il parcourt les bois environnants durant des dimanches entiers, tirant lapins, chevreuils, sangliers…

Il a tué un jeune chevreuil qu’il a nettoyé, préparé sans toutefois le dépecer, et l’a couché dans son congélateur.

Survient une panne d’électricité lors d’une tempête hivernale. Le chevreuil, dégelé durant trois jours, a quelque peu « faisandé »… Par prudence, n’osant le recongeler, « papa Blaise » décide de se débarrasser du chevreuil. Il le rôtit dans la cheminée, ou plus exactement, le « grille » superficiellement. Il descelle les éléments constituant la base de la cheminée, puis enfouit le cadavre dans une fosse emplie de terre, de gravats et de cailloux, en dessous de l’âtre et reconstitue la base de la cheminée.

Des années passent… « Papa Blaise » quitte le bureau de poste, déménage et prend sa retraite.

La maison forestière n’est plus un bureau de poste mais un centre  de vacances, de loisirs ou de séjour, régulièrement occupé par des groupes, des membres d’associations diverses…

Et je demeure là, avec d’autres personnes, des amis artistes, littéraires, randonneurs, cyclistes… Des personnes qui, sans cependant être vraiment des ami(e)s, me sont connues et familières d’assez longue date…

Un soir de pluie nous décidons d’allumer un feu dans la cheminée. Très tard dans la nuit bien avancée, alors que nous venions de passer ensemble une soirée très animée, très conviviale mais aussi très « arrosée », et qu’un tas de braises rougeoyait encore dans l’âtre, vint une lueur orangée, brillante et mouvante, sur la plaque située juste derrière le foyer… C’est alors que surgit un animal étrange, « mort vivant », ressemblant par la tête à un renard, à une vache naine et à un petit cochon noir… Cet animal au poil tout brûlé, recroquevillé en fœtus au ventre gonflé et dur, se contorsionnait lentement et ses petits yeux noirs brillaient d’un regard vif et perçant, au dessus des braises.

Personne ne bougea ni ne prononça un mot… Ni ne prit de décision. J’attendis un quart d’heure environ, espérant que l’un ou l’autre de mes amis réagisse, mais tous semblaient pétrifiés et demeuraient immobiles, sans réaction aucune… L’on eût dit qu’ils visionnaient sur un écran de télévision, quelque film d’horreur et d’épouvante, en spectateurs confortablement installés et sans doute heureux que cet animal, même « mort vivant », ne vienne leur grignoter les pieds…

Je saisis une longue et lourde pince, posée sur le côté de la cheminée, et assenai un coup violent, sans hésitation, sur le crâne de l’animal. Puis je déclarai vivement « Il faut l’enterrer ».

Mais où ? En quel endroit ? Tout autour de la maison forestière, il n’y avait que des parterres de fleurs, des allées, de la pelouse…

Un grand chemin longeait le parc attenant et menait, au bout, à une route bordée de gros talus terreux et de fossés emplis de gravats. Avant qu’il ne fît jour, je traînai le cadavre de l’animal, suivi de mes amis formant une petite troupe avançant en rang (et toujours aussi peu loquaces) jusqu’aux talus et aux fossés.

Je savais qu’il était formellement interdit d’enterrer des animaux morts à proximité des habitations mais je pris le risque à cette heure de la nuit précédant la venue du jour, d’enfouir le cadavre dans la terre et les gravats du fossé. Je pris soin d’observer qu’il n’y avait aucune lumière aux alentours et que personne ne venait sur la route.

Ce qui m’étonnait le plus dans cette affaire, était la passivité de mes amis présents, comme s’ils ne se sentaient nullement concernés, me laissant seul la responsabilité et l’initiative de l’enfouissement de l’animal après que j’eûs occis ce dernier, apparu tel un « mort vivant » flottant au dessus des braises.

 

HAMEçONNETTE

            Hameçonnette dans sa robe noire jolies soles jaunes, son ciré thon foncé plié sur ses jambes croisées, pianotait sur le clavier de son ordinateur sous la voûte étoilée d’un ciel d’été alors que bientôt venait cette heure de la nuit annonçant le jour, et que vacillaient les flammes des bougies épuisées dans les pots de résine…

C’était la Nuit de l’Ecriture au Moulin Blanc des Truites Argentées, manifestation littéraire organisée par les Ateliers des Pêcheurs de Mots…

L’eau du petit étang près du moulin était trouble comme le Monde ; les mots bleus, rouges ou verts, avaient tous le ventre en l’air… Mais ils n’étaient pas morts, et tels des confettis nénupharisés regroupés en galaxies, ils attendaient que se posent sur leurs ailes noyées… Peut être des étoiles naines… Ou des poussières de visages venues de mondes disparus.

            Hameçonnette pianotait, pianotait, et ses doigts délicats couraient, dansaient sur les touches du clavier ; un écran bleu océan s’emplissait de la page d’accueil d’Aessandrie.

Hameçonnette eut un rire clair et le ciré thon foncé glissa à ses pieds ; sa robe noire jolies soles jaunes eut un pli et le ciel pâlit…

Hameçonnette pianotait de jolis mots piquants, en réponse au dernier message d’Aérocib…

Il y eut alors comme un « tut » d’oiseau dans l’ordinateur. Et l’écran s’ouvrit en se déchirant, comme s’il venait soudain d’être percé d’une vrille… Un oiseau aux ailes froissées, tout mouillé mais aussi vif et léger qu’un papillon voletant dans la lumière d’un jour d’été, se posa, joignant ses deux petites pattes sur la touche arobase du clavier.

Ce n’était qu’un moineau friquet, un « pierrot » de la plus commune espèce…

De l’arobase, l’oiseau sauta sur le dos de la main de la jeune femme. Il ne demeurait à ce moment là, de la nuit, qu’une fine écharpe de brume sombre ceignant le cou blanc du moulin.

L’eau ne paraissait plus aussi trouble, même si le Monde l’était encore…

L’oiseau fit un saut, puis un autre, sur le clavier, arpentant le « A », le « F », le « L »… La jeune femme tendit le creux de sa main vers l’écran déchiré… Et l’oiseau vint se poser et se blottir dans le creux de la main…

            Il n’y avait rien dans la main… Pas même une trace de salive sur laquelle l’oiseau eût pu de son bec, écrire sa faim…

 

LA "CHIENNE BLEUE" DU DIMANCHE 10 AOUT

            C’était un jeune marié… Un jeune marié poète et philosophe…

Il lui sembla que lors de cet évènement qui était celui de son mariage, le lendemain dimanche donc, dans sa maison où se trouvaient réunis ses amis ainsi que les deux familles, la sienne et celle de sa femme ; qu’il pouvait envisager devant l’assistance, une trentaine de personnes environ, de déclamer l’un de ses derniers textes…

            La mère Tamponne, une voisine sur laquelle on avait compté pour assurer le service, une grosse femme accorte, truculente dans ses propos, au vocabulaire imagé, assez leste dans ses plaisanteries… et peu encline à la littérature et à la poésie ; venait de débarrasser la table et allait présenter le dessert, un immense gâteau, son « œuvre » à elle, une sorte de pièce montée architecturée comme un château arrondi tel que les enfants sur le sable mouillé d’une plage en construisaient…

Le « Parrain », l’homme le plus en vue de l’assistance, sans aucun doute pour son charisme et son caractère de « bon vivant », avait débouché les bouteilles de champagne et emplissait les verres alignés…

Les jeunes et jolies cousines, dans leurs robes affriolantes, puis la « Mamy » toute droite dans son tailleur fleuri, se levèrent et « mitraillèrent » de flashs, le plantureux gâteau fièrement arboré à bout de bras par la mère Tamponne… suivie de l’un des quatorze chats de sa maison, un magnifique mâle siamois qui venait de s’agripper à son jupon.

La mère Tamponne posa le gâteau au milieu de la table et invectiva son polisson de matou qui, de ses dents et de ses griffes, s’acharnait sur le bas du jupon. Elle le prit sans ménagement dans ses bras, et devant tous les visages ébahis, souleva avec ses doigts la queue du chat, exhiba et pétrit les « boules »… « Voyez moi ça, les amis ! En voilà une belle paire de roupettes ! »

Il y eut un silence. Même le « Parrain » ne trouva rien à répondre. Puis les cousines s’étouffèrent de rire et la « Mamy » se rassit, « bataillant » avec deux ou trois touches de son appareil photo car dans son « mitraillage » elle avait pris la mère Tamponne soulevant la queue de son chat…

L’on découpa le gâteau, l’on trinqua et les conversations s’entrecroisèrent entre des personnes qui n’étaient pas assises les unes à côté des autres…

Puis le « Parrain » tout à coup, réclama le silence et déclara : « Je crois que le jeune marié a quelque chose à nous lire ».

Aussitôt les visages se tournèrent vers Yves qui, debout, venait d’extraire de l’une de ses poches, quelques feuillets pliés…

Dans son costard formaté acheté en « grande surface commerciale », et ses feuillets d’écolier à la main, il se sentit, notre « poète philosophe », à ce moment là, un peu ridicule. Néanmoins, il parvint à lire d’une voix égale, et sans émotion trop extériorisée, son texte qui, tout de même, couvrait huit pages de grand cahier d’écolier.

Il avait intitulé son histoire « La chienne bleue », et le personnage principal de son récit était une jeune fille marginale, une clocharde récemment sortie de prison, et qui devant les terrasses de cafés, de ville en ville, lisait des poèmes. Cette jeune fille avait une voix très douce, chargée d’émotion, qui contrastait avec son regard noir et son comportement habituellement agressif…

Si, au tout début de la lecture de ce récit, les visages semblaient attentifs, il vint un moment de « flottement », sans doute parce que le texte était assez long et que quelques personnes devaient trouver certains passages un peu ennuyeux ou trop embrouillés. D’ailleurs, le « Parrain » avait enfoui sa tête entre ses mains et, visiblement somnolait…

La jeune mariée pour sa part, très élégante dans sa jupe blanche fendue et mettant en valeur ses jambes ravissantes et croisées, semblait perdue dans ses pensées et, distraitement, tournait entre ses doigts un verre vide…

Enfin le jeune marié termina la lecture de son texte et se rassit. L’on applaudit pour la forme, et il n’y eut d’autre commentaire que celui de la mère Tamponne, laquelle n’avait cessé durant toute la lecture du texte, de tendre un visage ému avec par moments des larmes dans les yeux… « Oh, monsieur Yves, c’est bien joli ce que vous nous avez lu là ! »

Conversations et plaisanteries, de nouveau, reprirent de plus belle tout autour de la nappe tachée de vin, parsemée de miettes et ravagée de cendriers débordants et de soucoupes salies.

Concurrençant le « Parrain », le jeune marié se lança dans une blague aussi lourde que stupide, de son invention, car en ce domaine il ne pouvait puiser dans un répertoire qui lui faisait défaut.

La jeune mariée décroisa ses jambes et son regard fit l’effet, à son « cher et tendre », d’un jet d’eau glacé propulsé sur la partie la plus sensible de son être…

Quelques uns des invités quittèrent la table afin d’aller s’éventer au dehors ; la jeune mariée se leva et se dirigea vers l’une des chambres, bientôt suivie par le jeune marié…

La sieste qui se devait d’être « crapuleuse »… Ne le fut point. Les jeunes époux étendus tout habillé sur le lit, comme enfermés  chacun dans leurs émotions et dans leurs pensées, fixèrent le plafond de leurs yeux immobiles.

Une mouche bleue se posa sur la jupe d’Isabelle, et Yves, tendu à l’extrême de l’envie qui le tenaillait de se jeter sur sa femme, caressait en pensée cette jambe qui, le long de sa cuisse, l’électrisait… De ses doigts il frôla lentement la jupe blanche tout au long de la cuisse et jusqu’au genou ; il haletait intérieurement, envahi d’un bien être fou… Mais en même temps il appréhendait le moment où sa femme viendrait à lui parler de cette blague lourde et stupide qu’il avait lâchée…

            Une semaine avant leur mariage, Isabelle avait acheté cette jupe blanche fendue sur le devant et fermée par six grands boutons blancs. Elle avait dit : « Il me faut bien ça pour le lendemain du mariage, qu’en penses-tu Yves ? »

Et Yves avait été ravi, lors de l’essayage, de trouver sa future femme aussi chic, aussi séduisante dans cette jupe bien coupée ; et il avait étreint sa chère Isabelle dans la cabine d’essayage, en proie à une émotion aussi souveraine que violente…

            Les années ont passé, depuis ce dimanche 10 Août…

Le « Parrain » mourut en voiture dans un accident de la circulation ; la « Mamy » finit ses jours dans une maison de retraite médicalisée ; les cousines se marièrent et divorcèrent ; le jeune marié passa trente années de sa vie dans une usine d’embouteillage et par deux fois durant toutes ces années, l’une de ses nouvelles fut primée lors d’un concours littéraire…

Dans le grenier de la nouvelle maison des mariés du 9 Août, il y avait une valise verte contenant des vêtements qu’Isabelle avait sauvés de trois déménagements et de quelques « grands nettoyages de printemps ».

La jupe blanche fendue sur le devant et fermée par six grands boutons blancs avait un peu jauni… Et portait sur elle la trace de quelques étreintes de deux êtres fous l’un de l’autre…

 

JEAN EST MORT!

            Jean est mort. Nous sommes dimanche matin. On l’enterre mardi après midi…

Arthur, Eloi, Noémie, Lucette, Anselme et Jacques sont les parents et les amis les plus proches de Jean.

La mort ne prévient pas, ne dit jamais quel jour elle survient… Elle tombe comme la bouse, du cul d’une vache, sur des fleurettes de pré qui poussaient là, et dont le destin était de s’épanouir, de vivre leur vie de fleurs…

La mort est aussi banale que le « floc » d’une bouse sur le pré, d’ailleurs…

Elle est incongrue, presque obscène parfois dans la posture qu’elle prend pour surprendre les vivants qui, au moment où ils l’apprennent, sont peut-être raides et beaux, en jogging ou en affaires dans leur vie présente réglée telle une horloge…

De son visage de cire, de son rictus et de son odeur, la mort nous interpelle et nous gêne…

La mort est comme le coup de queue d’un chien turbulent dans le jeu de construction d’un enfant… L’enfant édifiait sa « ferme du bonheur », il ne restait que la murette entourant la cour, à poser…

Et patatras !

            Arthur, Eloi et Lucette ; eux, savaient que Jean allait mourir, et n’avaient commencé aucun jeu de construction. Ils attendaient et se préparaient, toutes affaires suspendues…

Mais Noémie, Anselme et Jacques ; eux, s’ils savaient aussi que Jean devrait bientôt mourir, avaient des projets, pris des billets d’avion, convenu d’un séjour ensemble en quelque pays de soleil, loué une maison, versé des arrhes… Et le mardi là, « ça les arrangeait pas » ! D’autant plus que tous trois, dont les vies étaient des chemins éloignés les uns des autres, n’avaient trouvé que ce croisement là pour se rejoindre…

Patatras !

Il faudrait tout annuler… Et se croiser en noir ou en sombre autour du cercueil du pauvre Jean…

… Mais les temps ont changé ! Les entreprises de Pompes Funèbres désormais, proposaient à leurs « clients » un nouveau « service »… Afin que les uns et les autres, proches et amis du défunt, puissent à leur gré et selon leur disponibilité, se réunir en un jour convenu pour le « grand enterrement général »…

Jean, décédé dimanche matin, ne serait donc pas enterré mardi après midi… Il serait congelé et conservé dans l’un des tiroirs de « l’armoire » au sous sol du bâtiment des Pompes Funèbres… Jusqu’à ce que Noémie, Anselme et Jacques, bronzés comme des Maures, et dans un intervalle de leur vie « bien cadré », puissent avec Arthur, Eloi et Lucette, se réunir autour du cercueil, à l’église et au cimetière.

Bien évidemment ce jour là, Jean, retiré de « l’armoire », ne serait p    as décongelé… D’un seul bloc, il serait placé dans le cercueil et immédiatement cloué, cacheté…

On n’allait tout de même pas attendre qu’il fonde !

 

 

 

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