Ecrits 5-10 à 15-12-2011

Dernières productions du 5 oct au 15 déc 2011

 

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     EXTRAITS :

La dernière frontière...

 

"La race humaine a complexifié le monde au delà de tout entendement. La réalité se confond avec la fiction. Les guerres ressemblent à des jeux vidéo. Les médias nous racontent des histoires. Une poignée de personnes détient un pouvoir qui a dépassé celui de Dieu, les shamans ont cédé la place aux scientifiques, le reste de la population est réduit à des comportements stéréotypés.

Les dons naturels de l'homo sapiens sont remplacés par des facultés artificielles, comme la télépathie téléphonique, le déplacement motorisé, l'ubiquité en réseau, la pyrokinésie par satellite, l'orientation GPS, la cognition électronique, la voyance télévisuelle, l'invincibilité bactériologique, la santé en mode chimique ou la pensée assistée par ordinateur. L'homme moderne n'utilise plus qu'une infime partie de ses capacités mentales et physiques".

 

[ Philip Le Roy, né en 1962, cinéphile et globe-trotter, initié aux arts martiaux, parolier de blues et bassiste rock à ses heures ; auteur de littérature policière... Nous livre cette note en première page de son livre " La dernière frontière" ]

 

Un tel constat nous force bien à "ouvrir les yeux" mais nos yeux sont en réalité dirigés vers un écran de télévision, d'ordinateur ou d'i-phone ; vers tout ce dont regorgent les rayons des Grandes Surfaces commerciales, et jamais en direction des visages des personnes que nous croisons...

En comparaison de l'homme de Néanderthal et de l'Homo Sapiens qui, il y a de cela 35 000 ans, coexistaient disséminés en groupes ou tribus sur tout le continent Européen... L'homme d'aujourd'hui, du 21 ème siècle, est devenu dirais-je... un "humanuscule", un être "vidé de son contenu", et fragilisé à l'extrême, et pour ainsi dire "condamné à disparaître"... Du fait que, privé qu'il sera un jour de ses "béquilles, prothèses et cerveaux technologiques", coupé de ses racines, il sera incapable de survivre...

Tout a été misé sur une libération sans cesse accrue de toutes formes de contraintes environnementales, relationnelles, et physiques... ou "morales"... Une libération qui ne s'est opérée que dans le dessein de réduire voire d'annuler la difficulté naturelle, de faire tomber toutes les barrières ; de faire de la vie vécue et du monde, une sorte de "conte de fée avec des baguettes magiques donnant accès à tout ce que l'on veut" (mais, soit dit en passant, avec pas mal de "dégâts collatéraux")...

Et en définitive, le "conte de fée" a tourné au cauchemar... Un cauchemar qui déjà, commence avec ce regard sans consistance, formaté et entièrement conditionné, qui ignore le visage proche de lui, qui passe...

Mais l'homme ancien, celui de l'époque de Néanderthal et de Sapiens, parce que les contraintes environnementales, relationnelles et naturelles lui étaient imposées de telle sorte qu'il devait sans cesse compter avec elles ; engageait alors par nécessité toutes ses capacités mentales et physiques dans un combat à l'issue incertaine afin d' assurer son existence... Ce qui faisait de lui peu à peu, au fil du temps, des épreuves et des expériences vécues, un être responsable et artisan de son destin, un être en réalité plus libre que l'homme du 21 ème siècle aliéné par l'illusion de la liberté qu'il s'est donnée par la technologie, la machine, l'électronique, c'est à dire les béquilles et les prothèses avec lesquelles il se meut désormais tel un automate...

 

... La crise de l'euro et de la finance par exemple, c'est aussi la crise de l'Europe et par extension, la crise du monde actuel tout entier... Et tous les ingrédients les plus "explosifs" sont à présent réunis dans le "bouillon de culture"...

Le monde humain a déjà traversé dans son histoire à plusieurs reprises, de très sombres périodes autant de déclin que de dislocation de ses tissus sociaux, économiques et politiques...

Ces périodes ont à peu de chose près et avec quelques variantes, les mêmes caractéristiques générales : la faillite générale d'un système économique, financier, politique et social, entraînant une difficulté accrue de vivre au quotidien pour l'ensemble des populations ; et l'émergence des extrémismes d'ordre politique et -ou- religieux, avec leurs réseaux d'influences et d'alliances opportunistes...

Dans la période de crise économique, sociale et politique actuelle, cela est encore plus complexe que lors des crises passées qui engendraient des guerres entre les empires, les royaumes et les états regroupés en général entre deux coalitions s'affrontant... Car il n'y a guère aujourd'hui deux mondes (ou deux systèmes) vraiment définis, qui s'opposent, mais plutôt plusieurs mondes qui sont :

Les USA et leurs alliés, la Russie et la Chine et les pays dits "émergeants", l'Europe divisée et inexistante politiquement et économiquement, l'état Israelien, les pays du monde Arabe avec leurs révolutions, le problème Palestinien, l'Iran...

 

"Vers l'âge d'homme", de John Maxwell Coetzee

 

John Maxwell Coetzee est un écrivain Sud Africain né le 9 février 1940 au Cap...

Un écrivain sans parti pris qui ne suit pas de courant idéologique ni de mode, et ne verse pas dans le manichéisme (opposition entre le bien et le mal)...

Le cadre historique et l'environnement où évoluent personnages et situations, n'apparaissent dans ses récits qu'en toile de fond et ne constituent pas l'élément fondamental ou principal... Et encore moins, la réflexion dialectique...

L'auteur transpose les problèmes qu'il traite, à la manière d'un artiste peintre composant un tableau. Mais un tableau réaliste, dont les images sont pures, dures et d'une cruelle ou tragique lucidité... Et en même temps l'on perçoit bien dans l'écriture de l'auteur, de la candeur et de la pudeur, et de la discrétion...

"Vers l'âge d'homme" c'est l'histoire d'un homme alors âgé de vingt à vingt-quatre ans (en fait l'auteur lui-même) pris dans les engrenages d'un système dont il est en même temps victime et complice... Un homme fébrile, questionnant et au destin particulier...

 

... Voici quelques extraits de "Vers l'âge d'homme"... qui ont particulièrement retenu mon attention :

 

..."La poésie ne consiste pas à lâcher la bonde aux émotions, mais à échapper à l'émotion", dit Eliot dans une phrase qu'il a recopiée dans son journal. "La poésie n'est pas l'expression de la personnalité, mais un moyen d'échapper à la personnalité". Puis après coup, Eliot ajoute amèrement : "Mais seuls ceux qui ont de la personnalité et des émotions savent ce que c'est que d'y échapper".

Il a horreur de déverser sur la page un simple flot d'émotions. Une fois ce flot lâché, il ne saurait comment l'arrêter. Cela serait comme si l'on sectionnait une artère et qu'on regarderait le sang jaillir et couler. La prose, heureusement, n'exige pas d'émotions : il faut lui reconnaître ça. La prose est comme une étendue d'eau calme et plate sur laquelle on peut tirer des bords à loisir, en laissant le dessin du sillage sur la surface.

 

... Danser n'a de sens que lorsque l'on peut l'interpréter comme symbole d'autre chose, fait que les gens préfèrent ne pas admettre. C'est l'autre chose qui est réelle : la danse n'est qu'un camouflage. Inviter une fille à danser, cela veut dire qu'on l'invite à coucher ; accepter l'invitation, cela veut dire qu'on accepte de coucher ; danser, c'est mimer l'acte sexuel, l'anticiper. Ces correspondances sont si évidentes qu'il s'étonne qu'on prenne même la peine de danser. Pourquoi tout le harnachement, pourquoi les mouvements rituels, pourquoi cette comédie ?

 

... Pourtant, avant de pouvoir oublier, il faudra qu'il sache quoi oublier ; avant d'en savoir moins, il faudra qu'il en sache plus. Où va-t-il trouver ce qu'il lui faut savoir? Il n'a aucune formation d'historien, et de toute façon ce qu'il cherche ne se trouvera pas dans les livres d'histoire, puisque cela appartient au quotidien banal, aussi banal que l'air qu'on respire. Où va-t-il trouver ce savoir ordinaire d'un monde disparu, un savoir trop humble pour même savoir que c'est un savoir ?

 

... Lui et Ganapathy sont les deux faces d'une même pièce : Ganapathy qui meurt de faim, non parcequ'il est coupé de sa mère patrie, l'Inde, mais parce qu'il ne mange pas comme il faut, parce que, malgré son diplôme de maîtrise en informatique, il ne sait rien des vitamines, des sels minéraux et autres acides aminés ; et lui, pris dans une fin de partie débilitante, où chaque coup l'accule davantage et le rapproche de la défaite. Un jour ou l'autre une ambulance va arriver devant l'immeuble de Ganapathy, et les ambulanciers le sortiront de son appartement sur une civière, avec un drap qui lui couvrira le visage. Quand ils seront venus chercher Ganapathy, ils n'auront plus qu'à venir le chercher aussi.

 

 

John Maxwell Coetzee a reçu pour l'ensemble de son oeuvre, le prix Nobel de littérature en 2003...

De tous les prix littéraires qui existent et sont chaque année décernés en France et dans le monde, le Nobel de littérature est le seul pour lequel j'ai, disons, "une certaine considération" (et qui pour moi a du sens)... Car il qualifie l'ensemble de l'oeuvre de l'écrivain, et non pas seulement, comme par exemple pour le prix Goncourt ou le prix Renaudot, un ouvrage de l'auteur...

D'ailleurs, il y a à mon sens, beaucoup trop de prix littéraires... Cela va des plus "prestigieux" (en fait des tous premiers qui ont existé dans le passé) jusqu'aux plus "impossibles" (comme par exemple ces si nombreux "petits prix" de diverses associations d'écriture ou clubs ou différentes sociétés d'édition et de littérature/poésie)...

C'est au salon du livre du Festival International de Géographie à Saint Dié dans les Vosges, que j'ai acheté ce livre "Vers l'âge d'homme", de JM Coetzee... J'avais déjà lu "Scènes de la vie d'un jeune garçon" ... Et après coup, ayant lu dans les deux jours qui suivirent le festival, "Vers l'âge d'homme", j'ai regretté de ne pas avoir aussi acheté les autres livres (dans la collection poche "Points") de JM Coetzee...

Je peux dire que "Vers l'âge d'homme" m'a vraiment bouleversé, marqué, et que tout ce qu' exprime l'auteur dans ce livre, rejoint d'une certaine manière le regard que je porte moi-même sur tout ce que j'observe des gens, du monde, des évènements, des situations... Tout cela, oui, n'est bien que "le fond général du tableau" (et non pas l'essentiel, et encore moins le "définitif" du tableau)... L'essentiel est dans ce qui ne se voit pas, dans ce qui n'est pas exprimé, dans ce qui se fait à l'intérieur d'un être, dans ce qui surgit sous la forme d'un questionnement (j'ai aimé toutes ces phrases en questionnement, dans le livre de JM Coetzee)...

... Quand on sait quel destin fut en réalité celui de JM Coetzee, (il poursuivit ses études, d evint professeur de littérature américaine, écrivain et prix Nobel)... l'on peut en effet s'étonner de lire (dernière page de "vers l'âge d'homme") :

 

"Un jour ou l'autre une ambulance va arriver devant l'immeuble de Ganapathy, et les ambulanciers le sortiront de son appartement sur une civière, avec un drap qui lui couvrira le visage. Quand ils seront venus chercher Ganapathy, ils n'auront plus qu'à venir le chercher aussi."...

 

Phrase effectivement, d'une noirceur absolue... Car c'est ainsi que le "John" du livre, le personnage central, ("il") entrevoit son destin... (il vient de passer trois années en Angleterre, en jeune homme pris dans un système , un "ordre des choses", dont il est à la fois victime et complice... Et sans cependant s'être trouvé dans le dénuement, n'en a pas moins "mangé de la vache enragée"-surtout sur le plan relationnel et environnemental et moral- jusqu'au jour où il fut confronté au dénuement de son ami Ganapathy, un "exilé" comme lui, mais venu du continent Indien alors que lui, John, venait d'Afrique du Sud)...

 

Toute la "problématique" si je puis dire, d'une "vision pessimiste" et d'une lucidité aussi tragique... réside peut-être dans le questionnement sur la nécessité (comme dans l'instinct de survie) et sur la difficulté qu'il y a, à se libérer peu à peu, de cette "vision aussi pessimiste et aussi empreinte de réalité tragique"...

 

Il y a là, à mon sens, un pessimisme absolument "moteur" (et d'autant plus "moteur" qu'il se révèle soutenu par une forme d'humilité, de "remise en question de soi"... et, au fond, de cette lucidité pure et dure comme les parois métalliques et rugueuses d'un creuset avant le travail de l'alchimiste...

Il ne manquerait peut-être là, dans cette dernière phrase du livre, qu'une petite note d'humour (il y a déjà une petite note de dérision)... Mais, à bien "creuser" tout au long du livre, elle s'y trouve bel et bien, la petite note d'humour)...

 

... Un "très grand livre" donc, que "Vers l'âge d'homme" de JM Coetzee...

 

... Sans doute oui, sans doute... Peut-on y voir là, dans ce que je viens de dire au sujet de l'auteur et de son livre, un regard tout à fait personnel, c'est à dire "une vision Yugcibienne"... qui n'engagerait que moi, même si éventuellement partagée par d'autres lecteurs de JM Coetzee...

Mais... ce regard que l'on porte (que je porte)... Il faut assurément le bien connaître, en être bien conscient... Afin peut-être de s'en affranchir si besoin est, ou de le faire évoluer, ou de le traverser, ou d'en avoir un autre...

 

 

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