Du 3 fév au 31 mars 2013

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EXTRAITS

 

Le râle

 

C'est un râle...

Un râle, rien qu'un râle, comme suspendu dans l'air ambiant tel un gros coléoptère invisible dont on entendrait le vol lourd, les ailes se froisser et craquer longuement...

Et le râle se déplace dans une chambre où il n'y a personne.

Le râle va et vient entre la fenêtre ouverte sur la rue et la porte donnant sur le couloir.

Un râle continu, indécent, incongru, presque obscène ; un râle éclaté, libéré, un souffle rauque entrecoupé de sanglots et de cris de plaisir, de cris d'attente...

Le râle fait le tour de la chambre, s'arrête, repart, s'élance, hurle, se heurte aux volets qui battent doucement... Il semble même "souffrir" -si l'on peut dire- ce râle...

Et il écarte les rideaux, il cherche un regard, des lèvres, une main, des cheveux, un sourire ; son vol s'allégeant il se calme, puis il se met à murmurer, à chuchoter...

Il s'endort, sursaute, se relève, enfle de nouveau, aspire les odeurs de la chambre, des senteurs de femme, il entend des mots qui n'ont pas été prononcés, il sent une absence qui se fait mouvement, silhouette...

Le râle n'en finit pas de se répandre dans l'air ambiant, il se jette sur une robe de bal étendue  près d'un oreiller défoncé ; il crie, il halète dans les plis d'une chemise de nuit bleu tendre, il hoquette sur une petite écharpe de soie, il cherche des jambes nues sous une jupe fendue attachée par deux épingles sur un cintre...

Le plancher craque, une coulée blanche et sèche court sur la glace de l'armoire ; des taches sur la moquette et sur le drap du lit défait, comme de petits paysages mis en cartes, passent sous le râle hoquetant et frôlant ces taches...

Des gouttes de pluie projetées par le vent, éclatent doucement sur la vitre d'une fenêtre.

L'après-midi avec les bruits de la rue, l'orage qui gronde, la chaleur de la ville...

Et toute cette attente qui s'étire dans le va-et-vient incessant du râle, du râle toujours présent dans la chambre...

Et le râle tout à coup s'élance par la fenêtre, tombe sur le pavé, n'éclaboussant personne.

Et le râle aussitôt se relève, remonte par l'escalier jusqu'au premier étage, s'arrête comme pour réfléchir ; puis s'enferme dans l'ascenseur, et l'ascenseur le conduit sur la terrasse de l'immeuble ; de là il redescend, se perd dans la rue, suffoque, soupire, se jette sur des visages de femmes...

Et le râle, perdu dans la foule, dans le mouvement de la rue, enfin se calme et ne hoquette plus...

Le râle devenu silencieux, pudique, étouffé, étranglé ; ce râle qui voulait mourir sur un broshing, sur une nuque, sur des épaules nues, faire glisser des gouttes de pluie le long d'un cou fragile...

Rencontre sous un abri de bus, l'horrible pet, l'horrible nuage nauséabond d'un gros homme chauve en combinaison bleue.

 

Un monde de silhouettes

 

     Voici ce que déclarait Albert Camus, en novembre 1948, à un meeting international d'écrivains, et publié par La Gauche, le 20 décembre 1948 :

 

       "Il n'y a pas de vie sans dialogue. Et sur la plus grande partie du monde, le dialogue est remplacé aujourd'hui par la polémique. Le XX ème siècle est le siècle de la polémique et de l'insulte. Elle tient, entre les nations et les individus, et au niveau même des disciplines autrefois désintéressées, la place que tenait traditionnellement le dialogue réfléchi.

Des milliers de voix, jour et nuit, poursuivant chacune de son côté un tumultueux monologue, déversent sur les peuples un torrent de paroles mystificatrices, attaques, défenses, exaltations.

Mais quel est le mécanisme de la polémique? Elle consiste à considérer l'adversaire en ennemi, à le simplifier par conséquent et à refuser de le voir.

Celui que j'insulte, je ne connais plus la couleur de son regard, ni s'il lui arrive de sourire et de quelle manière. Devenus aux trois quarts aveugles par la grâce de la polémique, nous ne vivons plus parmi des hommes, mais dans un monde de silhouettes."

 

... Déjà, oui déjà... En 1948 !... Albert Camus observait que le monde contemporain n'était plus vraiment un monde d'hommes et de femmes, comme dans le monde "d'avant"... Mais un monde de silhouettes...

Ce monde d'hommes et de femmes "d'avant" (et qui cependant continue d'exister même s'il recule ou s'efface) n'en est pas moins certes, ce monde de violences, de vrais visages, de vrais personnages agissant, mais aussi de dialogue réfléchi et de gens qui sourient et dont on peut voir la couleur du regard... qu'il avait toujours été...

Mais la différence, entre 1948 et nos jours, c'est que le "monde d'avant" même s'il continue d'exister, même s'il résiste, même s'il combat, même s'il innove et ouvre des voies... Est de plus en plus occulté par le "monde de silhouettes"...

Le "torrent de paroles mystificatrices" c'est aujourd'hui le "torrent médiatique", large comme un bras de mer et qui emporte tout dans son courant et charriant les cadavres et les pourritures et les bateaux ou péniches de croisière...

Les attaques, les défenses, les exaltations, la polémique en tumultueux monologues et en pugilats verbaux sur les forums de radio et dans les émissions de télévision ; la polémique endémique, planétaire, épuisante, et qui a remplacé le dialogue, s'invite désormais sur le Web, sur les blogs, sur les sites avec forums ; s'invite dans les salons du livre, dans les festivals, dans les réunions et dans les assemblées de toutes sortes... Et les acteurs dans cette mouvance, dans cette agitation qui n'ouvre jamais aucune voie, aucun passage, ne sont plus que des silhouettes...

Des silhouettes c'est à dire des gens que l'on ne connaît pas, qu'on ne verra qu'une seule fois dans sa vie ; des gens qui ne sont sur le Net que des pseudos et des avatars... Et, sous des pseudos, avec des avatars, la polémique peut verser dans l'insulte, dans le raccourci, dans la salissure, dans le mensonge, dans les effets spéciaux, dans l'émotion, dans l'outrance...

Et les gens même que nous rencontrons dans la rue, qui sont nos voisins dans le lotissement où l'on demeure, ces gens dont on voit cependant le visage, sont-ils pour nos yeux devenus aux trois quarts aveugles, des silhouettes...

"Il n'y a pas de vie sans dialogue"... Et le dialogue déjà, commence par un échange de regard, par une communication qui se fait entre deux ou plusieurs visages...

 

 

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