Extraits des Petits Contes Yugcibiens

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TROUSSALET  HECTORION

 

            Il s’appelait Troussalet… Troussalet Hectorion pour être plus précis…

Il demeurait à Sainte Ursule les Engelures, hameau de quelque cinq cent âmes sur le plateau de Chibrac à 1300 mètres d’altitude, en Alfrancie méridionale…

A Sainte Ursule les Engelures il n’y avait ni ADSL, ni WI FI ni Multimédia. Ni même de « bas débit » puisque pas de Web du tout.

Un vieux car tout crapi tout vermoulu de capot et de pare choc, assurait trois fois dans la semaine la liaison avec la grande ville du pays de Chibrac située à 70 kilomètres, Mandoline.

Troussalet Hectorion ne se déplaçant qu’en vélo, décida, un 29 février , de traverser le plateau gelé pour se rendre à Mandoline, à la Grande Poste.

Dans l’une des sacoches de son vélo « à la papa », il avait inséré, enveloppé de papier journal, son manuscrit dactylographié, de trois cent pages environ : « Les Sentiers de l’Espoir »… Une œuvre plus ou moins autobiographique truffée de philosophie sentimentale et de quelques fantasmes. Une rencontre, une séparation, un drame… tel était en gros, le thème du roman.

Troussalet Hectorion s’était dit qu’il trouverait bien à la Grande Poste de Mandoline, l’emballage prêt à poster qui conviendrait pour l’envoi de son manuscrit aux Editions Gallinacet, de Panamo…

            Nous étions en l’an de grâce 2028 mais, à Sainte Ursule les Engelures l’on eut cru le calendrier en retard de quelques générations.

Sur sa Remington à la Hemingway, Troussalet Hectorion « balzaquait de première » selon son sentiment, sur ces « Sentiers de l’Espoir » gentiment désuets. Et de nobles et grandes espérances s’alanguissaient dans des voyages au bout de la nuit déchirés par les voix imaginaires d’affreux contradicteurs supposés…

Cependant les grandes espérances reprenaient de l’élan lorsqu’apparaissait dans son ravissant imperméable de star littéraire, avec un visage offert et des lèvres entrouvertes, la Responsable en Chef du Comité de Lecture de la célèbre maison d’édition Gallinacet… Mais bien sûr, la jeune femme très chic n’était dans la réalité de la nuit hivernale inachevée, qu’une écharpe de brume, longue, visagée et cintrée, se balançant dans un ciel encore tout de noir vêtu…

            A Sainte Ursule les Engelures, on y gèle, on y gèle, en février… On y gèle de l’âme et de la braguette lorsqu’on se nomme Troussalet Hectorion, qu’on rêve des feux de Gallinacet et qu’on maudit tous ces pedzouilles, ces fumistes et ces illusionnistes chevronnés qui eux, décrochent les prix, font des tirages et passent à la Télé chez Laumennoir samedi soir…

Désuets, les « Sentiers de l’Espoir » ? C’est ce qu’on va voir !

Il a tout de même pris un conseiller littéraire, le Troussalet ! Un conseiller littéraire patenté et référencé qui lui balarguait en haut et à gauche de ses feuilles A4, au dessus des marges emplies de cinglantes rougeurs… du « cher Hectorion » !

Même son porion, du lundi matin au vendredi soir, dans les galeries vitrées de la Mine des Réalités, à l’heure de la pause, y croyait aux « Sentiers de l’Espoir »…

« Eh, Hectorion, t’en es à quel chapitre ? »

            Attention ! L’Hectorion, il va peut-être la décrocher, sa sélection par le Comité de Lecture de Gallinacet ! Eh, dame ! Par les temps qui courent, depuis qu’on a fêté le centenaire de 14/18, qu’on exhume les vieilles machines à écrire, et qu’on dit qu’il y a trop de monde et de merde sur le Web, on publie moins en ligne paraît-il ! Et un manuscrit expédié dans un emballage postal, en 2028, c’est pas encore redevenu aussi courant qu’au temps de la « possibilité d’une île » en 2005 !

            Oui mais… Seulement voilà :

L’Août tire à sa fin, le plateau est brûlant, et Gallinacet n’a pas répondu !

« Vous m’avez bien niqué la tête , Sentiers de l’Espoir », se coucha Troussalet… Hectorion pour être plus précis… Au premier soir de septembre les volets clos et le drap autour du cou…     

 

ARTHUR ET CATHERINE

            Elle se savait très belle et se régalait de son visage, debout devant la glace de la salle de bains, humant ses intimités habillées de ses états d’âme, passées de sa déchirure à ses doigts… Sur ses cheveux, sur ses épaules nues, sur la trace humide de sa joie imprimée sur la glace, elle se gavait de ce qu’elle ressentait du plus intime de son regard. Elle aurait voulu violer son regard, entrer dans son visage, jouir au plus profond de son âme et vibrer comme les ailes d’une mouche posée sur une goutte de sang.

Elle s’évanouit, de ce raid d’elle-même d’une violence inouïe… Il était là, il la soulevait, l’aidait à s’asseoir. Il était son frère adoré, moche comme un pou, avec des bajoues et des poches sous les yeux. Il ne bandait que dans les foulards et les écharpes mais sa sœur ne se ceignait jamais le cou ni les épaules d’une de ces flammes de soie qui le mettait en transes.

--« Qu’as-tu, Catherine ? »

--« Rien, Arthur ».

La mouche, lourde dans la moiteur de la salle de bains, battait la vitre.

--« Tu sens fort, Catherine ! »

--« Ah, tu trouves, Arthur ? Et si ça plaisait à la mouche ? »

Elle regarda son frère. Elle ne connaissait pas de garçon aussi laid que lui. Sa laideur l’émouvait, elle était très gentille avec son frère.

La mouche se posa sur sa main. Elle ne la chassa pas, perçut son cheminement léger, presque électrique, jusqu’à l’extrémité de son index. La mouche s’arrêta, puis, comme assouvie et détendue après une faim prédatrice, elle s’envola et se lova dans un pli sur une chemise de nuit suspendue à la poignée de la fenêtre.

Elle but le regard de son frère comme elle venait de boire, tout à l’heure, le regard de ce vieil homme voûté et sale rencontré sur le trottoir d’en face. Ce regard lui plut : il était ce regard qu’elle inventait de l’autre, ce regard qui ne pouvait que rêver d’elle… Et plus ils étaient moches, timides, secrets, ces garçons dont elle inventait un regard décrassé, fou de joie, plus elle désirait ce rêve de l’autre qu’elle imaginait assoiffé de son visage et qu’une laideur gluante confinait dans une solitude dont elle souhaitait respirer l’intimité.

Mais Arthur ne rêvait pas de sa sœur. Il l’aimait tout simplement. La bandaison ne venait que dans les flammes de soie, douces et délicates comme des visages de petites filles. Mais la peau des visages de petites filles n’est pas une flamme de soie et Arthur le savait, le sentait jusqu’à la moelle de ses os lorsqu’il en caressait longuement les plis, l’étoffe, s’en pénétrait de cette « essence » dont il était si amoureux : l’essence d’une indéfinissable féminité.

Parce qu’elle inventait le regard d’Arthur, un regard rêvant d’elle, Catherine ne vivait que de ce regard inventé.

Parce qu’elle n’achetait jamais  de foulard ou d’écharpe, Arthur se demandait bien, parfois, si le visage de sa sœur n’exploserait pas en lui de toute l’essence de cette indéfinissable féminité en flamme de soie nouée autour de son cou… Le jour où elle ferait cet achat dont il rêvait

Les deux rêves se croiseraient alors, se toucheraient sans s’être déclarés l’un et l’autre. 

 

Texte intégral : http://www.e-monsite.com/yugcib/docs/petits-contes-yugcibiens.pdf

 

Et sur www.alexandrie.org :

http://alexandrie.online.fr/oeuvres/oeuvre199/gs-petits_contes.pdf

 

 

 

 

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