A ma chère Matoune

            A ma chère Matoune, minette tigrée à poils longs, peut-être croisée de gouttière et d’angora. 31 mars 1997 – 6 août 2004.

            Lorsque nous t’avons trouvée, Irène et moi, ce dimanche après midi, le 31 mars 1997, au bord d’une petite route à la sortie de Fraize, en direction di col du Bonhomme, nous te crûmes matou, chaton d’environ 7 mois, assis sur ton derrière et miaulant affectueusement à notre approche.

Il faut dire que cinq jours plus tôt, le 26 mars, nous perdîmes Sirius, petit matou de 9 mois, adorable chaton tigré, à la suite d’une « longue et douloureuse maladie » comme on dit dans les notices nécrologiques des journaux.

Sirius en effet, depuis le début de janvier se languissait d’une leucose féline, autrement dit le sida des chats. Nous avons tout tenté pour le sauver mais au dire du vétérinaire, il y avait peu d’espoir quoique le praticien eût mis en œuvre un des derniers traitements les plus récents et les plus efficaces qui soient.

Il eut fallu qu’au bout de huit jours d’un tel traitement, les convulsions tant redoutées ne vinssent pas. Alors seulement eussions nous pu espérer une rémission de quelques mois, voire de plusieurs années...   

           Avant de raconter ton histoire, chère Matoune, il me faut donc retracer celle de Sirius car il existe un lien entre vos deux histoires.

Sirius naquit à la fin du mois de juillet 1996, d’une minette tigrée âgée de 10 ans. Cette minette là était celle de monsieur et de madame Duchêne, domiciliés 14 rue Poincaré à Bruyères (Vosges)

Ce monsieur Duchêne était l’un de mes clients âgés de la Poste. En ce temps là j’étais conseiller financier à la poste de Bruyères. Oh, qu’il était méfiant ce monsieur de l’ancien temps, toujours habillé en bleu de travail, très gentil, très simple et d’un commerce fort agréable cependant. Il ne s’en laissait point conter et c’est pas un banquier avec sa petite valise diplomatique ni même un Guy Sembic postier à vélo qui allaient lui faire croire en quelque placement miracle !

Eh bien, ce monsieur là, si méfiant, si « fin de nez » mais aussi tellement plein d’humour et de vraie gentillesse finit par me faire confiance et nous eûmes alors ensemble des conversations telles qu’un grand père eût pu en avoir en compagnie de son petit fils sur une « longueur d’onde » de sensibilité et de « vision du monde » commune.

Il me disait entre autre, à propos de sa chatte, si sauvage selon ses dires : « vous êtes le seul en dehors de moi et de ma femme à pouvoir la caresser. On dirait qu’elle vous a adopté ! C’est bien la première fois en 10 ans que ça lui arrive de faire confiance à un étranger ! »

Voilà-t-il pas que peu de temps après cette extraordinaire communication avec monsieur Duchêne et sa minette, Yvette Lapoirie, sa fille vient me trouver à la Poste dans mon bureau pour m’annoncer la disparition subite de son cher papa…

Mon chagrin fut à la dimension de la vénération que je portais à ce vieil homme si humble, si gentil mais fort comme le roc, plein de bon sens et d’humour comme savent en avoir ces gens simples de la campagne, fidèles à des valeurs dont on se moque aujourd’hui et dont le cœur, s’il peut paraître une inexpugnable forteresse n’en est pas moins ouvert et accueillant.

Une telle « figure historique » de cette bonne ville de Bruyères dont j’écume parfois le cimetière à la recherche du souvenir de quelques mémorables disparus, mérite bien d’être à jamais inscrite sur ces pages que je te dédies, chère Matoune adorée…Tu vas bientôt comprendre pourquoi ! 

Je le revois encore ce monsieur Duchêne, sortir de mon bureau de la Poste avec son « Assurdix » presque religieusement inséré entre sa chemise et sa vareuse bleue et me dire merci pour ce placement sans risque, après m’avoir gratifié d’une bonne bouteille de vin et de son sourire à nul autre pareil.

Yvette, sa fille, ne changea rien à l’agencement du logement du 14 rue Poincaré, d’autant plus qu’il fallait à présent s’occuper de madame Duchêne, de sept ans plus âgée que son mari.

J’avais dit à Yvette : « si votre chatte attend des petits, gardez m’en un. ». Cela ne fit pas un pli. En dépit de ses 10 ans, minette donna le jour à quatre chatons fin juillet 1996. Ils furent tous placés. Je choisis Sirius, un petit mâle tigré qui demeura deux mois auprès de sa mère, le temps qu’il faut à un chaton pour qu’éventuellement il soit adopté dans une autre maison.

Durant ces deux mois, j’allais le voir, je suivais son développement. Une relation de confiance s’établissait entre l’humain que j’étais et cette maman félin qui me laissait toucher ses enfants.

L’idée d’avoir un chaton de la chatte de ce vieil homme m’était venue dès que j’ai senti s’ouvrir de tels cœurs aussi confiants à mon égard. Ce chaton en quelque sorte devenait pour moi le prolongement d’une relation exceptionnelle.

Je l’appelai Sirius, du  nom de cette étoile que vénéraient autrefois les Dogons, un peuple de l’Afrique Noire. Une légende à propos de cette étoile traversait en des temps reculés des générations de Dogons.

Tout était prêt pour l’accueil du chaton dans notre maison au milieu des champs, à La Chapelle devant Bruyères, au pré Gallé, précisément. L’écuelle, le grattoir, la « caisse à caca », et des paquets de croquettes « spécial chaton » avec des petites boîtes de Wiskas. Sa maman l’avait bien éduqué, il était propre, grattait dans sa caisse et ne répandait pas sa litière tout autour. Joueur, confiant, affectueux, il avait tout pour plaire ! Mais très vite, il fut intrépide, grimpa aux arbres, aux murs, se mit à sauter, courir, tel une bombe dans le pré.

Mais lorsque Noël fut passé, il s’assagit brusquement. Il entrait alors dans son 6ème mois.

Un matin je le vis s’avancer vers moi, il miaulait mais le fond de sa gorge ne rendait aucun son. Durant tout le mois de janvier il commença à maigrir alors qu’il s’alimentait normalement. Il ne grimpait plus aux arbres ni nulle part. Il miaulait sans voix. Au début de février, il s’alimenta de moins en moins. Je ne me rendis pas compte à quel point il avait maigri parce que son poil était long et fourni. Il ne jouait plus. Je percevais la détresse de son regard.

Il était vacciné : rage, typhus, coryza… Alors, durant le mois de janvier, je ne me suis pas trop inquiété parce qu’il mangeait et buvait et que je ne le voyais pas maigrir sous son poil.

C’est l’un de nos amis, un jour, qui l’ayant pris entre ses mains et un peu serré, me dit : « mais il n’a plus que la peau sur les os, ce chat ! » Sa belle toison tigrée, bien fournie, masquait son extrême maigreur.

Dès le lendemain je l’amenais chez le vétérinaire qui prescrivit une analyse de sang.

Leucose féline. Ça ne pardonne pas. Mais certains traitements nouveaux, alors, pouvaient laisser espérer une rémission.

L’euthanasie, oui, mais quand il n’y a plus d’espoir. Tout a été tenté. Huit jours de clinique vétérinaire, un traitement difficile et contraignant, puis quinze jours d’incertitude  Le chaton se réalimentait peu à peu, parvenait à sauter sur le rebord de la fenêtre ou sur une chaise. Il était comme un enfant malade qui veut quand même marcher et jouer. Nous y avons cru.

Mais le 26 mars à 19heures, les convulsions sont venues. A ce stade là, il faut euthanasier. Eviter cette détresse respiratoire et cette souffrance beaucoup trop longue avant l’arrêt cardiaque.

Sirius es enterré au fond du jardin derrière la maison. Un piquet blanc indique l’emplacement.

Le lendemain et les jours suivants, et même après que nous t’ayons trouvé, toi, Matoune, je sentais filer toute la bonté du monde, je percevais cet effacement des humbles et des esprits purs. Et le souvenir de ce petit animal encore à l’aube de sa vie, si intrépide et si libre dans les premiers mois de son existence, si affectueux jusqu’en ses derniers jours, me rappelait ce vieil homme en bleu de travail qui, lui aussi, était encore comme un enfant… Mais quel enfant monument !

            Pourquoi je te raconte tout cela, Matoune ? Tous ces détails sur la maladie de Sirius ? Peut-être parce que c’est notre lot commun, à nous les êtres vivants, de vivre et de mourir… Et qu’un petit rappel parfois s’impose, surtout à nous les humains qui avons tant d’orgueil et attachons tant d’importance à notre intégrité physique et intellectuelle, à nos projets, à notre place dans le monde.

Ce petit Sirius, un chaton ordinaire tel qu’il en passe des millions au milieu des humains et de tous les êtres vivants, était venu à la vie comme tout être entré dans la grande compétition pour le maintien de son existence. Si la souffrance, la maladie et la solitude sont notre sort commun, il faut parfois entre nous, par l’un d’entre nous et pour l’un d’entre nous, concéder à la grande fresque des illusions et aux fiers décors du théâtre du monde, un petit espace pour exprimer précisément ce qui, à un certain moment de notre vie, nous fragilise avant le grand saut dans l’oubli et l’inconnu…

            Cinq jours après, donc, ce dimanche après midi, le 31 mars, sous un ciel bleu sans aucun nuage, nous étions ma femme et moi deux âmes en peine.

Nous avions coutume le dimanche par beau temps, d’entreprendre un grand circuit de marche, parfois la journée entière, sac à dos et grosses chaussures, sur les « hauts »…

Nous avions garé la voiture à la sortie de Fraize, sur un emplacement situé au début de l’ancienne route menant au col du Bonhomme.

Quelques maisons entourées de coquets jardinets, aux volets fermés pour la plupart d’entre elles, se succédaient le long de la petite route dont l’autre bord limitait des champs ou des forêts.

Tout juste avant le premier virage, une maisonnette semblait habitée. Il y avait là un espace aménagé pour ranger des planches et des stères de bois. Et tu étais là, toi, Matoune, assise dans l’herbe près du tas de bois.

« Oh, regarde, Irène, ce petit minou tigré ! Comme il ressemble à Sirius ! C’est un matou à coup sûr ! » dis-je.

Tu nous regardais, de tes si jolis yeux, tu entrouvrais la gueule comme pour sourire, esquissant un léger miaulement… Et nous nous approchâmes. Tu nous laissais te caresser à n’en plus finir ! Tu ressemblais à s’y méprendre à notre petit Sirius : même âge, même toison tigrée, même queue touffue… Nous demeurâmes ainsi, à tes côtés, un bon quart d’heure. Ne nous connaissions pas déjà depuis toujours ?

« Nous allons te quitter ! Au revoir, petit minou ! » dit Irène.

Et nous partîmes sur la route. A peine avions nous fait quelques pas en direction d’un chemin de forêt que tu te mis à trottiner derrière nous comme un petit chien. Et tu nous suivis ainsi, quatre kilomètres durant, à travers la forêt, puis entre les prés et le long des champs. Au début, nous courrions pour te semer. Mais tu ne cessais de nous rattraper. A la fin nous avons rejoint notre voiture et tu t’assis dans l’herbe pendant que nous ouvrions une portière de la voiture.

J’ai dit à Irène : « on laisse 30 secondes la portière ouverte de mon côté. Comme tu peux le constater, le chat doit contourner la voiture s’il veut s’approcher de l’ouverture. S’il monte de lui-même, on l’embarque ! »

Tu n’as pas attendu les 30 secondes. D’où venais-tu ? De qui étais-tu ? T’étais-tu perdue ? Nous ne l’avons jamais su.

Avant de quitter les lieux, nous avons demandé aux personnes qui se tenaient près des maisons si quelqu’un avait perdu un chat. Je pensais en premier lieu au chagrin qu’aurait pu avoir une petite fille ou un petit garçon à la perte de son minou.

D’ailleurs à ce sujet, dès le lendemain nous passâmes une annonce dans le journal des Hautes Vosges pour signaler à un éventuel maître que nous avions recueilli ce chat.

Les jours passèrent et nous n’eûmes jamais d’appel.

Un vieil homme cependant, gardien d’une propriété et d’un bâtiment résidentiel nous avait déclaré ce dimanche, avant que nous quittions les lieux : « vous savez, ici, c’est la route des chiens et des chats abandonnés. Les gens empruntent cette route peu fréquentée, l’ancienne route du col, et laissent ici leurs animaux. Chez moi, j’en ai recueilli trois ou quatre déjà ! »

C’est ainsi, Matoune, que 5 jours après la disparition de Sirius, tu pris définitivement pension chez nous, au pré Gallé, à La Chapelle devant Bruyères.

 

            Avant de poursuivre ce récit, je te fais part de quelque chose de très important, chère Matoune…

Voilà : toute ton existence auprès de nous, du 31 mars 1997 au 6 août 2004, a accompagné une partie de notre vie dans laquelle nous avons du faire face à des changements importants, tels qu’un déménagement, une mutation professionnelle dans une autre région, et un nouvel environnement relationnel. Nous avons quitté notre maison des Vosges où jusqu’alors nous vivions sans projets d’avenir au milieu des prés, une vie toute simple, pour venir habiter à Lesperon dans les Landes entourés de pins qu’au début Irène exécrait, dans le logement de fonction de la Poste.

Ce bâtiment de la Poste, une « cloche rectangulaire de béton » en plein centre du village, devenait ainsi comme un lieu d’exil, surtout pour Irène qui pensait tous les jours à sa maison du pré Gallé avec nostalgie.

De surcroît, ma nouvelle profession, chef d’établissement de la poste, mes nouvelles relations… Et il faut bien le dire, mes aspirations aussi profondes qu’incertaines, n’étaient guère de nature à me faire envisager le proche avenir avec la sérénité et le réalisme qui eussent convenu en l’occurrence.

Aussi, dans ce contexte bien particulier, ta présence, chère Matoune, nous a beaucoup réconforté, ta gentillesse et ta fidélité nous rappelaient à chaque instant que tu étais bien là, toi, avec tes miaulements, tes facéties… Et toutes ces souris mortes que tu déposais sur notre paillasson.

Comme par hasard, certains soirs de « blues » tu te glissais entre nous dans le lit et tu passais la nuit entière roulée en boule…

Lorsque nous cessâmes d’habiter le logement de fonction de la poste pour nous installer à Tartas dans la maison de ma grand-mère, alors s’ouvrit pour toi… Et pour nous, une « ère nouvelle ». Le temps de la résignation était révolu.

            Tes premières gambades dans le jardin à Tartas, furent celles où tu coursais les petits lapins qui avaient élu domicile autour du cabanon. Nous en retrouvions devant la maison, la tête quelque peu charcutée… Il te fallait bien vivre ta vie de félin !

A Lesperon, outre ces nuits durant lesquelles tu dormais entre nous, je me souviens d’un de tes jeux, celui qui nous amusait le plus. Dans le carrelage entre la salle de séjour et la cuisine qui eussent du être séparées par une grande porte à deux battants, il y avait un trou, le trou pratiqué pour l’extrémité de la tige de fer de la porte. Combien de fois as-tu tournicoté en sautant autour de ce trou dans lequel tu essayais d’introduire ta patte, recherchant du bout de ton nez quelque hypothétique senteur au fond de cette petite cavité ? Amusés, nous te regardions, tu te débattais en vain. Quel secret recelait donc cet antre à petites bêtes et comment ta logique de félin interprétait-elle cette étrangeté, ce « trou noir » ?

A Tartas, sous ton « règne », Matoune, entre 2001 et 2004, j’ai tout de même écrit deux bouquins. Alors que, des heures durant, je « planchais sur cassiopée », pianotant sur le clavier, tu faisais de longues stations, roulée en boule sur la plaque de la chaudière en face de moi. Et lorsqu’en ces jours d’avril qui caracolaient contre la nuit j’écoutais dans le jardin, le soir, « One day I’ll fly away », de Randy Crawford… et le cri prolongé de Léo, le paon d’Yvette ma voisine, méditant sur les observations de mon conseiller littéraire Edwige Fournier ; je suivais ta course, Matoune, ta trajectoire de petite bombe poilue vers quelque matou de passage… La bombe ne faisait point mouche et le matou se sauvait, sautant par-dessus la haie. Ah ! Quand il n’y a pas « d’atomes crochus » entre les minous, c’est bien comme entre les humains !

            Le narrateur que je suis n’a pas encore expliqué pourquoi « Matoune » !

Eh bien c’est tout simple… Quelques jours après t’avoir recueillie, voilà-t-il pas que devant la porte de la maison, tu t’aplatis comme ces poules qui se collent au sol en écartant les ailes, se laissant caresser longuement, croyant maître coq en plein exercice reproductif… C’est ainsi que je compris que tu n’étais point matou mais matoune, d’autant plus que de fines taches de sang apparaissaient sur le seuil.

Matoune… Le nom est resté. Mais je t’appelais « minou », tout simplement. « Matoune », c’était pour l’état civil, le carnet de vaccinations.

            Lorsque j’ai eu ma mutation pour les Landes, je suis parti tout seul à Lesperon à la fin du mois de janvier 1999. Tu ne devais me rejoindre, avec Irène et Tanguy, qu’au début de juillet. Entre temps, tu fis deux voyages aller/retour par la « diagonale » entre les Vosges et les Landes. Une première fois en février, puis en avril durant les vacances scolaires.

C’est lors de ton premier séjour dans le logement de fonction de la poste de Lesperon que tu fis connaissance du petit trou, ainsi que des sous sols qui ne recelaient aucune magie, sinon une accumulation de cartons de la poste… Et de quelques matous du coin assez culottés pour venir te « négocier » les bonnes croquettes dont nous te gratifions. L’un d’entre eux d’ailleurs, un roux et blanc bien plantureux, s’introduisait chez nous par la fenêtre du sous sol au dessus de la machine à laver, et, squattant un peu partout dans toutes les pièces, aspergeait de son urine de matou, les tapis et descentes de lit.

Tu étais craintive, trop gentille… Et quoique tu ne t’en laisses point conter, tu défendais mal ta gamelle… Et surtout, tu avais une peur bleue des toutous. Il y en avait, justement, de gros méchants, des cagneux, des outrecuidants, qui déambulaient sur la place du village, levaient la patte devant la baie vitrée du grand salon et « coulaient des bonzes » sur le passage menant à la poste, ce qui mettait Patricia Loubère l’employée du guichet, dans une colère noire. Patricia n’aimait pas les minous, mais elle n’eut jamais à se plaindre de toi.    

            Pour ce premier voyage dans les Landes, Matoune, comme lors de tous tes déplacements en voiture d’ailleurs, tu étais consignée dans ton habitacle que j’appelais le « panier de minou », muni d’une poignée et d’une grille. Toutes les deux ou trois heures environ, intervenait l’arrêt pipi qui consistait plutôt en une courte promenade de santé, en laisse, avec un harnais.

Tu tirais sur la laisse et parfois tu te libérais du harnais. Et hop ! Tu partais, d’un bond, vers quelque buisson ou même tu escaladais un talus.

Si Tanguy n’avait point fait la route avec Irène  lors de ce premier voyage dans les Landes pour venir à Lesperon en février 1999, nous t’aurions bel et bien perdue, au moment d’une halte que mon fils et ma femme firent entre Autun et Bourbon Lancy. L’emplacement était périlleux, je le concède… Puisque l’ayant vu par la suite, Irène et moi nous y étions arrêtés au cours d’un autre voyage. Une pente très raide où poussaient des arbustes aux branches enchevêtrées délimitait une aire de stationnement assez vaste. Tout en haut commençait un bois, ou plutôt une jungle quasi impénétrable, avec des ronces et des taillis épineux. Subitement délivrée de ton harnais à la suite de quelque mouvement imprévisible, tu t’es lancée sur cette pente et en quelques bonds tu atteignis une hauteur telle qu’Irène seule n’aurait pu te rattraper. Mais Tanguy, lui, réussit de justesse à se saisir du bout de l’une de tes pattes et il te tira sans ménagement.

Depuis cet incident nous avons pris l’habitude de choisir des emplacements moins risqués, pour ces arrêts pipi promenade en laisse.

            23 ans durant, entre les Vosges et les Landes, jusqu’à ma mutation, c’est au moins deux fois dans l’année, parfois trois ou même quatre, que nous parcourrions cette « diagonale », par Dijon, Autun, Moulins, Limoges, Périgueux… Notre installation dans les Landes en 1999 n’a pas pour autant interrompu ces voyages. La seule différence, c’est le sens de l’aller et du retour.

N’avais tu pas, toi aussi, deux maisons ? Dans l’une comme dans l’autre de ces maisons, celle de Tartas ou celle du pré Gallé, n’as-tu pas eu tes habitudes, autant de souris ou de mulots à occire, autant de petits endroits favoris pour tes siestes d’été ?

Je t’appelais « minou » d’une voix ou d’une autre. J’étais parfois un peu enfant avec toi, je l’avoue. Mais à cet appel de moi, « minou », tu trottinais aussitôt en ma direction…

Tu voyageais donc entre les Landes et les Vosges, dans ton « panier de minou ». Les veilles de départ, alors que s’accumulaient les bagages, les sacs et les cartons dans l’entrée de la maison, tu suivais nos préparatifs, tu tournais autour des sacs, reniflant et grattant.

Dans la première heure de cage, parfois, tu miaulais, tu t’agitais mais très vite, tu t’endormais et l’on ne t’entendait plus pendant de longues heures. Alors venait l’arrêt promenade. Au début nous espérions à chaque fois que tes intestins se dénoueraient, que tu profiterais de cette promenade pour « couler un bonze » ou tout au moins mouiller l’herbe ou la terre. Mais non ! Rien ne sortait, il fallait donc te remettre en cage. Alors survenait parfois la catastrophe, sanctifiée par d’intempestifs et féroces miaulements de dépit et de gêne. Nous devions te nettoyer et à cet effet nous avions tout prévu : le sopalin, l’eau, le désodorisant.

Au cours des deux dernières années de ton existence, en 2003 et 2004, le « miracle » s’était enfin produit ! Tu faisais pipi et caca, en laisse, comme un petit chien bien élevé, lors de ces haltes. Et tu ne tirais plus sur ta laisse pour t’arc bouter devant un arbre ou un talus…

            Avril 2004… « Les jours qui caracolent », prenant chaque matin et chaque soir un petit bout de nuit. Sept ans que nous t’avions auprès de nous. Sept ans de gentillesse et de fidélité. Sept ans de notre vie… Jamais encore nous n’avions gardé un chat aussi longtemps.

Fripouille, mon premier matou, qui me suivait en promenade comme un petit chien, sans laisse, trôna 6 ans, du 20 août 1974 au 8 septembre 1980.

Minette, que je recueillis à la SPA, petite chatte tigrée à l’enfance de misère, extraite d’un tonneau empli d’huile de vidange au coin d’un garage désaffecté, et que je choisissais alors qu’on me proposait un beau chaton riche et gras, régna 5 ans, de décembre 1985 à mars 1991.

Grosse bulle, le fils de Minette, lui, eut un règne bien court puisqu’il disparut âgé de quatre mois sous la roue de notre Datsun de l’époque, lors d’une manœuvre, le 2 octobre 1986.

Au fond du jardin envahi par les herbes, entre les arbres, au pré Gallé en terre Vosgienne, trois piquets blancs sont plantés. Même la grande tempête de décembre 1999 ne les pas renversés, ces piquets.

            Chère Matoune, je ne m’étendrai point sur le terme de ton existence. Avec Sirius, ça suffit. Aussi je serai bref dans ma conclusion.

Tu fus percutée par une voiture le 1er juillet 2004 sur la route devant la maison. Mais tu ne mourus point. Pas tout de suite. Nous ne vîmes pas l’accident. Ce jour là, nous partions dans les Vosges, sans toi. Tanguy et Marie devaient s’occuper de toi en notre absence. Nous ne t’avions pas prise cette fois là car nous remontions dans les Vosges par petites étapes.

Tanguy, au téléphone, lorsque nous fûmes arrivés dans le Berry pour les célébrations du bicentenaire de la naissance de George Sand, nous avait dit : « la chatte semble gênée de l’arrière, sa queue traîne au sol et on dirait qu’elle est blessée sous le ventre. »

Le 18 juillet nous étions de retour. Nous avons vu… Et compris ! En notre absence, deux jours après l’accident, Tanguy t’avait menée chez notre vétérinaire habituel. Tu fus opérée. Allais tu rester ainsi, handicapée jusqu’à la fin de tes jours ou bien y aurait-il une amélioration, soit un rétablissement de ces fonctions essentielles qui sont celles de l’élimination ? Combien de temps s’écoulerait alors jusqu’à ce retour espéré en une vie normale ?

Juillet passa. Le 5 août dans la soirée je te vis pour la dernière fois, couchée sur le ventre, les pattes repliées. Et tu me regardais, de tes si jolis yeux à peine voilés d’une tristesse que tu semblais combattre… Mais je savais ta détresse.

Tu n’entrais plus dans la maison… Et pour cause ! « ça » ne marchait plus ! Nous étions en plein été. Sans pluie. L’automne viendrait, puis l’hiver. Nous te voyions déjà, dormant dehors, sous quelque abri de fortune, par les longues nuits de novembre… Nous envisagions de te garnir de couches, comme les bébés.

Dans la nuit du 5 août, l’infection gagna rapidement et ce matin du 6 août, Irène me téléphone à la poste de St Julien en Born où j’étais depuis mon retour de vacances : « j’amène la chatte chez le vétérinaire. Nous ne pouvons plus la laisser dans cet état ».

            Tu es enterrée à côté du cabanon, là où mamy autrefois, mettait un vieux fourneau pour cuire ses confitures dans un chaudron et faire bouillir sa lessive.

Aujourd’hui cet emplacement est devenu un petit bout de jardin et il y a désormais, juste au dessus de toi, un rosier, un pied de lavande et quelques plantes vivaces.

 

                                                             FIN

 

 

 

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Commentaires (1)

1. Marie Chevalier 30/05/2006

Les larmes m'ont embué les yeux à la lecture de ce texte. J'ai vécu ces tourments et je ne peux que retrouver cette émotion devant ce que tu as écrit. merci à toi Guy de savoir que l'on a froid au coeur quand notre animal disparait. bravo pour ce texte.

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