Symbiose

                        SYMBIOSE

            Ou lettre ouverte à Ishtar, en réponse à des commentaires sur quelques unes de mes participations dans les forums d’Alexandrie…

 

            Je n’osai te dire tu, et j’ose tout de même. Il faut y voir là, de ma part, une marque profonde de respect avant même toute familiarité ou intimité pouvant se développer éventuellement… Je réserve le « vous » pour mes colères, mes foudres, mon insolence et mon côté iconoclaste ainsi que pour les personnes avec lesquelles je ne souhaite pas vraiment entrer en relation suivie, du moins dans un premier temps… Quoi que ce ne soit pas chez moi, une règle absolue. Je disais bien « vous » à certains de mes collègues de travail alors que je les aimais beaucoup. Les Anglais, c’est connu, ne disent « tu » qu’à Dieu. Or, pour moi, Dieu c’est vous… Enfin, certains d’entre vous !

Il ne me paraissait guère opportun de diffuser dans un forum de discussion l’intégralité de ma réponse à tout ce que tu me dis après m’avoir lu. Aussi en trouveras tu l’exposé, incomplet et sans doute un peu long, sur mon site. Il va sans dire que, même si je m’adresse à toi, le fait de transcrire un tel document sur mon site, qui est du domaine public, j’en suis conscient, implique de ma part l’idée acceptée et pour ne pas dire souhaitée, que d’autres personnes y aient accès.

Mais je peux prendre ce risque : vous ne serez pas des dizaines à me lire ! Je pense en particulier à Becdanlo, à Woland, à Piétra, à Perrine, à Moon, à Detroiter… et d’autres dont j’ai apprécié les interventions dans les forums ; et à un nouveau venu sur Alexandrie, Yole, pour lequel je nourris quelque sympathie du fait de son origine géographique, l’Afrique du Nord, un pays dans lequel j’ai été si heureux de vivre, cinq ans durant, alors que j’étais encore un enfant. On peut dire que ce côté-là de la Méditerranée est vraiment cher à mon cœur et que j’y ai des souvenirs particulièrement émouvants.

Voilà donc pour l’essentiel, en guise d’introduction.

 

            Oui, ce que tu me dis à propos de la crainte de l’anonymat et de la peur d’être noyé dans la foule, ou le sens commun, est tout à fait vrai en ce qui me concerne, quoique depuis quelques années, deux ou trois tout au plus, je sens beaucoup moins autour de moi l’immensité de ce « désert »… Et l’écho autrefois répercuté des flancs rocheux de cathédrales pétrifiées à mon campement solitaire situé au croisement de pistes ne menant nulle part, n’est plus aujourd’hui ce « miroir de vie intérieure » réfléchissant à l’infini des pages et des pages d’écriture sans destination scellées sous des dalles de pierre en quelque endroit du désert que j’eus pu croire habité mais qui ne l’était pas.

Des années et des années durant, j’ai consigné toutes mes pensées, mes interrogations, ainsi que tout ce que j’ai observé des gens, des situations, des évènements ; dans un certain nombre de carnets… Et plus tard avec l’avènement de l’informatique, sur des feuilles A4 rangées dans des classeurs, et sur des disquettes.

Certes, écrire était ma « dope », mais cette « dope » là au bout du compte, me laissait un goût amer… Parce que je me « dopais » tout seul. Alors venait l’écho. L’écho et encore l’écho ! Seulement l’écho. Je n’osais pas même rêver de ces visages et de ces regards qui eussent pu remplacer l’écho.

Pour avoir connu autant d’années durant ce que l’on peut éprouver par exemple dans un hall de grande gare aux heures d’affluence, avec une vie intérieure aussi immense qu’un cosmos, oui, je reconnais qu’être noyé dans la foule est pour moi un « mal être » et me fait peur. Je le ressens aussi comme une faim inassouvie. Sans doute parce que ces nombreux visages qui vont et viennent ne me sont jamais indifférents et mon imagination sans cesse aux aguets leur prête à chacun une existence, une histoire, une « atmosphère », une vie en somme en laquelle j’éprouve le désir d’entrer, fût ce même par effraction… Alors là, oui, il m’arrive de « perdre pied », de me sentir noyé dans un inconnu qui me devient presque insupportable.

A compter de l’été 1997, un changement important est intervenu, en ce sens que j’ai cessé de me satisfaire de ma seule vie intérieure. J’ai décidé d’exprimer et plus seulement d’écrire. Je me suis rendu compte que la confrontation,le dialogue, l’échange, le « relationnel » en quelque sorte, était le meilleur antidote possible contre cet écho ravageur, quoique cet antidote en réalité ne soit pas sans risque ni sans danger. Etre confronté à des sensibilités que l’on n’imagine même pas, c’est parfois cuisant ! Au point de se sentir « tout drôle » et comme « coupé de ses repères ».

Dans un certain sens, la confrontation entre ma vie intérieure et la réalité du milieu ambiant dans toute sa diversité, par les relations que j’ai pu nouer, s’est parfois révélée porteuse d’une espérance que je sentais battre confusément en moi depuis toujours mais en laquelle je n’osais croire. Cette espérance s’est confortée, tout simplement parce qu’il suffit pour l’éveiller, non pas de quelques succès ou de quelque renommée que ce soit, mais d’une dizaine ou une vingtaine de personnes autour de soi, avec lesquelles on se sent vraiment bien.

C’est alors que les écrits ont enfin une destination et qu’ils ne renvoient plus d’écho, mais ces visages, ces voix et ces regards effaceurs de désert.

Il n’en demeure pas moins que le hall de gare reste un hall de gare, avec ces nombreux visages dont on ne saura jamais rien. Et que dans ce hall de gare, ton visage n’est qu’un confetti avec un grand dessin sur chaque face, que personne ne voit. Parce que personne n’a le temps de regarder et encore moins de s’interroger. Et que chacun est lui-même un autre confetti avec un grand dessin… Les confettis finissent tous à terre et sont balayés.

En ce qui concerne les modes et le sens commun, craindre de m’y sentir noyé dedans est une peur encore plus grande, je crois, que celle d’être noyé dans la foule ou l’anonymat. Le sens commun, c’est celui de cette routine, de ces habitudes, de ce « petit confort quotidien » avec sa pensée formatée, ses repères affectifs, sa sécurité relative, ses émissions de télé préférées, ses marottes, ce souci permanent de son apparence et de ce que pensent les autres à notre sujet. C’est aussi cet « alignement » devant tout ce qui nous conforte, nous situe et nous valorise dans un paysage relationnel dont nous aurions bien du mal à nous couper. En somme, un enracinement dilueur d’initiative, d’imagination, de rêve et de désir d’aventure.

Les modes sont tous ces engouements généralement très éphémères que les médias exploitent et qui se transmettent par contagion directe lorsque notre voisin, nos meilleurs copains ou même des gens que l’on vénère pour leur charisme s’y sont eux-mêmes attachés.

Bien sûr, cette peur là est avant tout une peur intellectuelle : on se veut « différent de l’autre  et des autres » alors que, fondamentalement, viscéralement, pragmatiquement, on ne l’est jamais vraiment.

Si l’on a bien du mal à se résoudre à n’être qu’un confetti au pied d’un banc de gare, on a encore bien plus de mal à réaliser que ce confetti est de la couleur et de la consistance conçus par des « tontons – flingueurs » organisateurs d’une fête orchestrée à dessein.

            Dans l’une de tes réponses à mes messages, tu dis «  tu nous invites à nous épanouir à ta lecture »…  Cela me fait un peu peur. Déjà pour une raison évidente : le temps que tu passes à me lire, même 5 minutes seulement, c’est du temps que tu ne passes pas à lire quelqu’un d’autre. Et c’est vrai que d’un certain côté, de le savoir, que tu me lis, cela me fait plaisir et je vais même penser que c’est un don que tu me fais de ta personne : ces quelques minutes de ton temps à toi, un temps peut-être encore plus précieux et qui a plus de poids qu’une somme d’argent.

Je comprends ce que certains artistes ressentent sur une scène à la fin de la représentation au moment de l’adieu au public : cette émotion, ce bouleversement, cette gratitude d’une sincérité absolue, comme si en réalité ils avaient plus reçu des autres que donné d’eux-mêmes.

Mais d’un autre côté, capter ainsi l’attention de l’autre peut être comparable à l’épanouissement d’une très belle fleur carnivore chargée d’essences souverainement olfactives et attirant vers elle ces si jolis papillons dont elle rêvait de caresser les ailes avant qu’elle ne devienne fleur carnivore. Autrement dit, pour être tout à fait clair, c’est de la prédation dans le plein sens du terme.

Cela me fait donc un peu peur que l’on s’épanouisse à ma lecture. Je n’ai jamais aimé les prédateurs, du moins ceux qui n’appartiennent pas au règne végétal ou animal, mais à celui des humains.

Pour être vraiment sûr de ne plus être un prédateur, il faut être mort. On n’applaudit pas les morts, on ne fait pas l’amour aux morts, on ne donne pas d’argent aux morts. On se souvient d’eux et ils sont notre patrimoine culturel à nous tous, les humains.

Poursuivant ma réflexion, je me dis aussi qu’en parcourant d’un seul regard des siècles voire des millénaires d’histoire, je m’aperçois que certains humains, à commencer par les grands philosophes de l’Antiquité, jusqu’à nos écrivains et romanciers actuels, ont produit, leur vie durant, des milliers de pages, accomplissant ainsi œuvre d’écriture. Sans doute certains d’entre eux sont-ils beaucoup moins connus et commentés que d’autres… Les modes sont passées par là… Mais ont-ils pour autant été des prédateurs ? Des plantes carnivores captant l’esprit ou la sensibilité de leurs contemporains ? Il serait absurde de penser qu’un Platon, un Camus, un Saint Exupéry, par exemple, pourraient être des prédateurs… Et pourquoi pas alors, Saint Vincent de Paul ou mère Térésa ? Si ces gens là sont des prédateurs, alors nous sommes tous des prédateurs.

            L’idéal, à mon avis, serait une symbiose parfaite entre l’artiste et son public. Une symbiose dans le genre de celles qui existent dans la nature entre des plantes et des êtres vivants. Et j’irais même jusqu’à dire, entre l’artiste et son public, plus encore qu’une symbiose : une relation amoureuse, puissante, légendaire, déconnectée du temps, de l’espace et des conventions.

Et, dans une telle symbiose, l’artiste n’est jamais seul sur sa scène, l’écrivain non plus lorsqu’il prend des notes sur les pages de son calepin ou lorsqu’il produit une œuvre. Le public n’est pas forcément une réunion de plusieurs centaines de spectateurs dans une salle, ou des milliers de lecteurs qui achètent un livre. Le public est aussi un petit groupe de personnes autour de l’artiste ou de l’écrivain, qui existe, s’exprime et ne fait plus qu’une relation unique, intense, dynamique et créatrice, avec l’artiste ou l’écrivain… Comme dans une relation amoureuse.

Il n’y a pas réellement de symbiose entre l’artiste et son public lorsque le public est seulement séduit, capté, puis retenu par l’influence exercée par une notoriété ou une nouveauté. Pas de symbiose non plus lorsque l’artiste n’est pas lui-même vraiment amoureux de son public au point de déconsidérer certaines personnes qui, selon lui, ne le comprendront jamais ou ne sont pas de sa sensibilité.

La symbiose même, dans sa perfection et son immense pouvoir de création, dans sa capacité à se perpétuer et à se renouveler, implique que l’artiste ressente très profondément ce qu’il reçoit de son public, et tout aussi intensément ce qu’il lui donne. Il en est de même du public, qui « existe » l’artiste, et se fait « exister » par l’artiste. En somme, une réciprocité et un échange absolus.

Alors, seulement là, dans l’existence de cette symbiose, je veux bien croire qu’il n’y ait pas de prédation. D’ailleurs, dans une relation amoureuse, sans symbiose parfaite entre deux êtres, il ne reste plus sur la scène que des prédateurs, puisque l’un veut « bouffer » l’autre ou se régaler de lui, le séduire afin de le dominer, se l’approprier en quelque sorte, s’y vautrer dessus, violer son intimité en lui faisant croire qu’il s’intéresse à lui.

Mais j’y songe, tout à coup, Ishtar, lorsque je te disais que je pouvais craindre de trop capter l’attention des autres, que l’idée qu’on pouvait s’épanouir à ma lecture me faisait peur…

Je n’ai, précisément, aucune « référence littéraire » digne de cette « appellation contrôlée ». Aucune formation universitaire. Pas de livres à vendre même si j’en ai écrit et publié deux. Donc, aucune notoriété. Et de surcroît, j’ai une piètre estime des « puissances médiatiques ». Je ne milite en rien et même les fédérations Anarchistes ne sauraient quoi faire de moi dans leurs rangs. Alors, tu penses, tu imagines… ( gros éclat de rire ) la « grande écoute » que je pourrais avoir ! Sans rien de ce que le « sens du monde » exige déjà pour le moindre petit strapontin !

Mais je suis heureux comme je suis, avec ce que je ressens, avec mes émerveillements… même si parfois, je l’avoue, c’est un peu trop lourd et trop grand à porter, tout ça ! ( serrement de gorge ).

D’où les milliers de pages et depuis cette année, les « soirées lecture » conviviales avec « Yaya », une autre « pirate ». Je voulais me lancer, de toute manière, avec un tout petit public. Mais pas tout seul. Avec Yaya, ça ira !

Pirate je suis, et pirate je resterai, contre vents et marées, contre toutes les hypocrisies et toutes les indifférences. Contre le commerce inéquitable et la marchandisation de la culture. Mais sans militantisme guerrier, sans intégrisme forcené et les yeux bien droits ouverts sur cette réalité du monde dont je ne sais toujours pas quel jugement je dois porter sur elle.

Y aurait - il une symbiose entre l’idéalisme que l’on peut porter en soi et la réalité même, profonde et incontournable, de notre être physique ? Et comment gérer à l’intérieur de cette symbiose, une « contradiction »… ou un paradoxe si l’on peut dire, aussi formel, entre nos aspirations les plus chères et les plus sincères d’une part ; et certaines manifestations physiques de nos émois, d’autre part ?

 

            D’où ce petit conte qui me vient à l’esprit :

            Il était une fois un chanteur, auteur compositeur, que nous nommerons Ravix, et qui se produisait sur des places publiques dans un pays où, sur cent habitants au kilomètre carré, trente cinq étaient ou se disaient des artistes.

La concurrence était donc rude, l’audience aléatoire, en dépit des artifices, voire des subterfuges employés par les grandes centrales publicitaires du pays, et de la soi-disante gratuité des spectacles à l’issue desquels il fallait bien tout de même « mettre cent balles dans le dada ».

Ravix, pour sa part, avait réellement de l’audience, même si les Autorités en place n’encourageaient pas ses élucubrations.

Ravix était si amoureux des visages de son public, qu’avant chaque entrée en scène, il se sentait saisi d’un intense bien être au point d’avoir une érection. En cet état bien gênant pour lui, il tardait à se présenter, mais à travers le voile du rideau, par les déchirures éparses, il percevait l’attente emplie d’émotion de ses chères âmes et de ses chers visages. Il suffisait de l’expression d’un regard, d’un arrangement de coiffure, d’un profil typé et délicat, du relèvement d’un col d’imperméable, de quelques jambes croisées et d’une « atmosphère » particulière se dégageant de telle ou telle personne, pour que Ravix, au moment d’écarter enfin les rideaux, ne se sente « huilé » et toujours aussi raide qu’un bâton de berger.

Par l’un de ces sursauts de son esprit dont il avait le secret mais n’en comprenait point le mystère, il maîtrisait son émoi d’un seul coup d’un seul jet… ou de quelque trait lumineux jailli de la plus pure de ses sources intérieures. Il savait que s’il n’avait eu en lui cette source là, il n’eût pu survivre aux foudres qui le traversaient et qui eussent fait de lui, un « prédateur ».

Alors se réalisait la symbiose, à l’écartement du rideau, entre l’artiste et son public.

Le décor ainsi que l’éclairage, étaient très sobres. La voix de Ravix s’élevait, il s’accompagnait lui-même ; les paroles et les notes descendaient de la montagne de ses enfances en un torrent qui semblait courir à en perdre son cours tant il devenait lumière, pour aller embrasser l’océan.

Il y eut, à l’issue du spectacle, une discussion, une sorte de forum, dans une atmosphère particulièrement chaleureuse, animée et conviviale. Délivré de ses « immensités », pas même protégé par ses « sources » de ces foudres qui lui vitrifiaient l’esprit, alors que visages ravis et féminités habillées ne cessaient de le frôler et de se frôler entre eux, il allait d’une « constellation » à l’autre, répondait à quelques questions, et ne « brûlait » plus… C’est fou ce que l’intensément vécu apporte à la vie intérieure directement connectée à la réalité. Les heures passèrent, personne ne s’éloignait et vint un temps étrange.

L’on ne s’était pourtant pas donné le mot ! Au premier étage de l’Hôtel de ville, devant la place où s’était tenue la représentation, il y avait un dortoir aménagé qui avait récemment servi pour accueillir des réfugiés d’un pays en guerre.

Une femme parmi la trentaine de personnes ayant assisté à la représentation, particulièrement diserte et amusante, déclara « Et si nous allions tous dormir ensemble ? »

Alors la perspective de « coucher avec son public », manqua de le faire défaillir, notre Ravix ! Qu’eût-il pu rêver de mieux, lui qui était si amoureux de son public ?

L’on ne se déshabilla point. L’on rapprocha les lits de camp, il y eut encore d’interminables discussions dont les dernières s’éloignèrent comme des murmures de moteurs d’automobiles dans le lointain.

Serré entre une jeune femme en imperméable et une petite fille blottie dans les bras de son frère, Ravix demeura toute la nuit éveillé, écoutant la respiration de tous ces êtres endormis.

Il n’avait jamais de sa vie, connu une aussi belle nuit d’amour.  

 

            … Et voici dans la foulée, un autre conte :

            Il fut une fois un jeune homme que nous nommerons Filo, et qui, par un jour de cafard, décida de trier des vieux papiers dans un carton enfoui tout au fond d’un cellier.

Il aperçut une carte postale représentant un paysage des Alpes, la retourna et lut ces quelques mots d’une fille qu’il avait rencontré dans un camping. Il y avait bien une adresse, sans doute indiquée à dessein, pour une réponse souhaitée, mais Filo, incorrigible bourlingueur sur les routes de France et d’ailleurs, n’avait jamais envoyé de réponse.

En cette pluvieuse après midi d’octobre, la vie intérieure de Filo « filait du mauvais coton » ; Il se sentait venir des regrets, des attentes… Et de souffreteuses transes, du plus bas de son ventre au plus haut de son âme, l’électrisaient sans fin. Les mots de la fille l’inspirèrent et, derechef, le voici devant un bloc de papier à lettres, un stylo à la main. Et en avant toute pour une lettre « légendaire » de dix pages.

Survient la grande grève de la Poste. Quarante jours sans courrier. La première lettre que reçut Filo fut celle de la fille, vers la fin de novembre. Une écriture dont on ne pouvait que tomber amoureux. Une photo, disons, « relativement prometteuse ».

Lorsque dix lettres furent échangées, la fille annonça : « Je viens faire un tour à Paname ».

Il alla l’attendre à la gare. Elle avait voyagé de nuit. Un peu ébouriffée, encore ensommeillée, la fille. Vêtue d’un manteau à carreaux tombant tout droit, une valise à la main. Manifestement, il y avait un « décalage » entre la photo… et la première rencontre, d’une part ; et ce « débarquement » à 6heures du matin sur un quai de gare, d’autre part. Il ne s’était pas « mis en frais », Filo ! Un vieux jean’s, un blouson des Puces, une barbe de huit jours. Il s’était tout de même douché. Un « apache », un épouvantail à filles chic, notre Filo ! D’ailleurs, il n’avait qu’une Mobylette et un sac à dos, et il « créchait », avec Général, son chat, chez une vieille dame qui lui louait une chambre à Vincennes, dans une maison datant du Second Empire.

Filo n’eut pas, ce matin là, quai numéro 11 à la gare de l’Est, de « grand frisson ». Il fut drôle tout de même, assez gentil et relativement « baratineur ». Il avait déjà son regard sur le monde.

Il dit : « Tu n’iras pas à l’Hôtel Terminus, je t’invite chez moi ». Elle le suivit. Elle lui faisait déjà confiance, à cet « apache » !

Trois jours durant, ils ne furent que deux êtres, deux confettis dans l’incommensurable foire Parisienne… Et leurs univers ne se touchèrent point, ils échangèrent seulement leurs planètes et se retrouvèrent autour des mêmes étoiles.

Le deuxième jour cependant, alors que Filo était rentré de son travail de nuit et que la fille, afin de le laisser dormir, avait quitté la chambre ; une valise ouverte, posée sur la table, attira l’attention de Filo qui, à cette heure matinale, avait toujours de ces « envolées » et de ces intuitions étranges. Il vit une robe pliée, un vêtement qui lui paraissait « assez chic »… Alors il imagina la fille dans cette robe et cela l’émut. « Elle a emporté de quoi se faire belle ! », se dit-il. A cette idée, il eut un frisson, une « électricité », un bien être… Et il se sentit comme l’enfant qu’il fut, à 6 ans, au sourire et au regard de sa première maîtresse d’école.

Elle était institutrice. Très souvent le jeudi après midi, il allait « traîner ses basques » autour du Guignol du bois de Boulogne, pour selon ses dires – mais c’était de la frime pour les copains – « draguer les instits ». Et c’est vrai qu’il s’en « prenait plein les carreaux », de chic et de classe, surtout aux saisons intermédiaires parce que « c’est là que les filles sont le mieux habillées ».

Le troisième soir, ils se rendirent dans un cinéma et virent un film où jouait Bulle Ogier dans le rôle d’une femme jeune mariée, puis traversant quelques années d’une vie « ordinaire »… Dans le trajet entre la station de métro et la maison de la vieille dame, alors qu’ils n’avaient rien échangé entre eux au sujet du film, et qu’un silence s’était établi, Filo fit ce geste qu’il n’avait encore jamais fait de sa vie : il prit la main de la fille dans la sienne.

Le lit, assez large et même trop pour une seule personne, n’eût cependant pas suffi pour deux. D’où le matelas pneumatique sur lequel Filo dormait depuis trois jours. A ce sujet il avait dit à la fille : « Et si le minou griffait et crevait le matelas ? » Mais il avait ajouté : « Dans ce cas, je mettrai un carton dessous ! »

            Six mois plus tard, ils se sont mariés. La robe était blanche, bien cintrée, toute simple, mais d’excellente coupe, niveau genoux. Ils ont signé devant Monsieur le Maire, mais pas devant monsieur le curé…

Elle est devenue son histoire à lui, inconnue des humains, avec laquelle il s’éteindra au centre du noyau, dans le cœur du réacteur. Il n’en aura livré que la naissance, de son histoire avec elle…

 

            A propos de ton commentaire sur la gratuité, la soit disante gratuité dont se targuent certains organisateurs de manifestations « populaires » je suis entièrement d’accord avec toi : il y a là une monumentale hypocrisie.

Personnellement, j’ai fait le choix d’éditer mes œuvres sur le web, j’ai renoncé à vendre mes livres, ceux que j’ai déjà publiés et tout ce que j’écrirai par la suite. Mais je suis méfiant. J’ai déclaré mon site à la CNIL et pris, disons, « quelques précautions »… Pour le cas, on ne sait jamais, où je recevrais un jour une « proposition », de la part d’une maison d’édition ou autre. Je suis contre la marchandisation des œuvres de l’esprit et de la culture en général. Je veux que les gens qui me lisent ne soient pas obligés de « cracher au bassinet ». Le temps qu’ils passent à me lire est le prix réel qu’ils paient. Je suis très ému et très heureux à l’idée d’être lu, c’est vrai. C’est, je peux bien le dire, une « histoire d’amour » entre Yugcib et ses chères lectrices et lecteurs. Mais je ne milite pas pour que les écrivains et les artistes en général partagent mon point de vue, qui reste et restera toujours un « sentiment personnel ».

Je vais tenter, et j’ai déjà essayé, d’ailleurs… Une nouvelle expérience : la lecture de mes textes en public. Cela a très bien marché, la première fois, quoique ce fut « artisanal ». La prochaine fois sera à Rion des Landes, avec la « bénédiction » des Autorités locales… un tout petit peu de « pub » et la collaboration de mes « petites étoiles » de l’espace Multi Média de Rion. Je ne serai pas seul. Je fais ça avec Yaya, qui, elle, lira des poèmes en vers ou en prose. Entrée non payante, évidemment, et rien à vendre. Au cinéma Z, en principe, et courant novembre 2005, date non encore arrêtée.

J’ai déjà réalisé des enregistrements de mes textes sur des cassettes audio. La voix, c’est tout de même un petit « plus » par rapport à une simple lecture dans un livre ou sur un écran d’ordinateur !

As-tu, par hasard, écouté « trois chambres à Manhattan », de George Simenon, en cassette audio avec la voix de l’actrice, je ne me rappelle plus laquelle ? Ou une biographie et des textes d’Albert Camus ? Assez « prenant » comme expérience ! ça te résonne encore dans la tête bien des années plus tard. Mais voilà : il faut la voix qui va avec le texte !

            Enfin, dans une réponse de Becdanlo, j’ai vu la photo des nus à Lyon : super ! ça c’est de l’art ! D’ailleurs, il m’est arrivé de désirer une femme nue dans sa salle de bain, autant que d’en désirer une autre… ou la même, bien habillée dans la rue !

Un jour j’ai émis une idée de dingue : la journée « tout le monde à poil ! ». Du balayeur des rues au président de la république en passant par tous les chefs d’entreprise et les salariés et ouvriers de tous niveaux, y compris les grands écrivains, les journalistes et les intellos ! En juin ou juillet pour l’hémisphère Nord, bien sûr ! Tout le monde à poil, ça remet tout à plat !

Sur la plage, quand je vois une « grosse mémère » en slip de bain, avec des bourrelets qui débordent de partout, ça me choque pas, je trouve pas ça laid du tout, je suis même très ému. L’essentiel, c’est qu’on se sente bien. J’aime pas le rire quand il est cruel et qu’il « écrase tout » ! J’aime Jean Ferrat quand il chante « mon voyou, mon apache » ou « pardonnez moi mademoiselle… »

 

            Dans une symbiose ou alchimie des êtres, je « pressens » une voie possible pour une évolution et un destin de l’humanité. Par contre, la prédation pure et simple, la loi de la jungle, la domination par toute forme de pouvoir plus ou moins autorisé, ne me semble pas être la voie qui pourrait nous faire évoluer autrement qu’en l’état de « bêtes intelligentes ».

Dans un premier temps, la symbiose ou l’alchimie des êtres aurait déjà le pouvoir d’assurer notre survie. En somme, le pouvoir de la symbiose c’est « l’autre pouvoir ».

Sans toi, Ishtar, je n’aurais pas écrit ce document. Remarques, cela serait sans doute venu, plus tard, et par vagues, mais pas ainsi. Tu as certainement ouvert une vanne. D’où la lame de fond au lieu des petits torrents futurs. En ce sens, tu es une très bonne « existrice ». Et je te félicite.

Ceux et celles qui savent « exister » l’autre, ont un pouvoir qui retient mon attention. Mais la liberté que l’on a en soi ne se laisse pas forcément « exister ».

Exister l’autre, exister par l’autre, s’exister aussi, c’est une forme d’alchimie dans une symbiose aussi complexe et organisée qu’un univers.

            En conclusion, Ishtar… Et les autres, trois jours durant en ces temps d’équinoxe, j’ai été très heureux d’écrire ces lignes. J’ai « volé », comme dans la chanson de Randy Crawford « One day I’ll fly away ».

Merci, mille fois merci, Ishtar !      

  

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Commentaires (2)

1. Ishtar 28/09/2005

Je ne sais que dire ! Je lis et relis votre texte et je suis épatée par votre facilité d'écrire...
J'apprécie particulièrement votre éloquence qui ne manque ni de grâce, ni d'élégance...
Sachez que je suis conquise par la beauté de votre langage Yugcib.
Ainsi je suis à vos yeux, une existrice, un étrange dardillon, une bénédiction déguisée, une sorte de défi.... amusant comme description, j'en prends note !
Continuez Yugcig, vos écrits sont divertissants.
Bonne continuation à vous

2. Jeannine 27/10/2005

Bonjour,
J'ai dis ce que j'avais à dire au sujet de Yugcib sur le forum du portail des Auteurs. Je ressens tout à fait ce qu'exprime Ishtar. Alors ici, je ne vois pas ce que je peux rajouter de plus, si ce n'est continuez! Mais ça aussi, elle l'a dit.
Vous êtes Super!

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