Carnet 39, suite écrits après juillet 2009

  

Du Pue-Haut au Luit-Bas

 

Tout en haut au dernier étage de la grande pyramide, dominaient les Mythes et les Zélytes...

Et ce dernier étage puait, puait...

Puait de toutes les odeurs des Mythes et des Zélytes...

L'on avait nommé cet étage le Pue-Haut.

Au Pue-Haut, les Guignols qui montaient applaudir et bisser les Zélytes, et se morphaler de Mythes... Étaient devenus des Gugnols.

Des Gugnols dont les cheveux gris sur leur crâne et les chevaux gris trottant dans leur tête, avaient viré au gru...

Au Pue-Haut des Gugnols Grus désormais, l'on y attentait aux moeurs des bas étages, jugées trop enguignolées, trop grises d'un bleu souffreteux et poussiéreux.

Au Pue-Haut des Gugnols Grus, les Mythes et les Zélytes se congratulaient les uns les autres en se plantant des plumes au cul... Ou se broyant les ailes entre Zélytes, se puant de pubes entre Mythes...

En face de la grande pyramide, dans le hall d'entrée de l'Hôtel du Merdier, facedeboucquait l'hôtesse d'accueil juchée sur un tabouret dans son tailleur strict et invitant les Gugnols Grus à prendre l'ascenseur express pour le Pue-haut.

Un petit toutou cagneux fila entre les jambes d'une grande Gugnole gruse chicquement vêtue et pissa dru sur le plancher de l'ascenseur qui, au lieu de monter au Pue-Haut, descendit vers les sous-sols enluminés.

Au dernier sous-sol l'ascenseur se fracassa et le petit toutou, éclaboussé de lumière, mordit au cou les Gugnols et les Gugnoles étendus raides morts...

... Et l'hôtesse qui susurrait dans son portable “Ils arrivent”...!

Mais les Mythes et les Zélytes avaient déjà auprès d'eux, d'autres Gugnols venus ceux-là en fauteuils volants depuis la terrasse de l'Hôtel du Merdier.

En bas, tout en bas, au Luit-Bas des Guignols Blancs, il y avait un Guignol Noir armé d'un lance-pierres qui canardait les lampions afin que ne demeure dans les sous-sols, que la seule lumière du ciel descendue au Luit-Bas, mais encore empourprée de feux rouge-sang et violets...

 

Facteur à Sarlat

 

Autrefois lorsque l'on demandait à un enfant ce qu'il voulait faire plus tard, il disait :

docteur, pilote, ingénieur, pompier... Ou plus rarement, facteur à Sarlat... Peut-être parce que ce gosse là, il avait été impressionné en voyant dans les rues de Sarlat, le facteur, ce personnage si populaire sur son vélo et entrant dans toutes les maisons...

Et c'est curieux, l'on posait toujours cette question du métier futur aux petits garçons, et presque jamais aux petites filles auquel cas ces dernières répondaient : infirmière, hôtesse de l'air...

Les temps ont changé... De nos jours les enfants les enfants disent “je veux être artiste” ou “je veux être champion”...

Artiste... Voilà que derrière ce mot magique se profilent toutes sortes d'aspirations : artiste de scène, chanteur, écrivain, musicien, poète, équilibriste, humoriste, dessinateur...

Champion... Encore un mot magique... Champion de quoi? De foot, de tennis, de natation, de danse, star, chef de bande?...

Alors autrefois pour devenir docteur, pilote ou ingénieur, il fallait “bien travailler à l'école”, passer son bac, aller en fac de médecine, être reçu à Polytechnique ou aux Arts et métiers...

Et aujourd'hui pour être champion ou artiste, il ne faut peut-être que passer par la Star Ac, ou avoir été sélectionné sur un terrain de jeux... Mais cela fait tout de même “bien du monde au portillon”, bien plus que du temps des “docteur, pilote, ingénieur, pompier” ou des “infirmière, hôtesse de l'air”... Et pour le “facteur à Sarlat” c'est encore peut-être plus “problématique” puisque les facteurs de nos jours, n'entrent plus dans les maisons et qu'on en voit même sur des scooters avec des tenues d'extra-terrestres et des casques à visière noire...

A défaut de devenir artiste ou champion, on fait chômeur, Errèmiste ou serveur dans un bar ou employé de banque ou vendeur de fringues et de gadgets dans les villes touristiques... Ou encore on “fait un bouquin”, on “violonise”, on écume les forums sur le Net, on fait des blogs...

De toute manière, “tout le monde veut être quelque chose que tout le monde ne fait pas”...

Ils étaient durs – et pas si “moraux” que l'on dit aujourd'hui - ces temps de jadis!

Ils sont “eaux de vaisselle” et “crevettes qui sentent le sexe sale” ces temps de maintenant!

 

Évocation littéraire ou nostalgie dans le dit et dans l'écrit ?

 

L'évocation littéraire et poétique... et en même temps profondément et intensément réaliste de ce qui fut, des situations vécues, des événements, de l'actualité d'un moment, des personnages rencontrés... C'est ce qui pour un écrivain, le délivre de la nostalgie qu'il pourrait avoir s'il n'était pas écrivain ou s'il était un personnage écrivant ayant l'illusion d'être un écrivain...

La plupart des autobiographies et en particulier celles que l'on lit sur les blogs ; ou encore celles que publient les éditeurs et sont largement médiatisées, sont assez rarement de l'évocation littéraire et poétique profondément et intensément réaliste...

Il y a trop de nostalgie dans les récits autobiographiques. Il y a trop de nostalgie dans les écrits des gens qui parlent du passé... et maudissent le présent, s'effraient de l'avenir.

Il y a autant à maudire de ce qui fut, que de ce qui est, ou peut-être sera...

Mais il y a tout à actualiser sur la toile ou sur la scène immense, intemporelle ; où personnages, situations, événements, évoluent sous nos yeux, entrent dans nos rêves et dans nos imaginaires, dans notre vie même...

 

Lieux et visages de nos vies

 

Dans “Le lièvre de Patagonie” page 170, des mémoires de Claude Lanzmann, éditions Gallimard :

Vivants, nous ne reconnaissons plus les lieux de nos vies et éprouvons que nous ne sommes plus les contemporains de notre propre présent”

 

Et je dis “ quand bien même ces lieux – ceux de notre enfance, ceux d'une époque de notre vie - seraient demeurés inchangés... Nous ne les reconnaissons plus, ces lieux, parce qu'ils nous semblent transportés dans un présent qui, à nos yeux et par ce que nous vivons aujourd'hui, les a transformés et rendus méconnaissables.

Néanmoins nous éprouvons bien ce sentiment de transport dans le présent. Et vient à notre mémoire l'image revisitée de ce qui fut. Alors comment se sentir contemporain de ce présent qui est celui de notre vie, puisque l'image revisitée nous rend difficile l'acceptation de ce présent? L'on n'est jamais en effet, le contemporain d'un présent que l'on n'accepte pas, dont on réfute les valeurs, l'actualité, les modes, le fondement de pensée qui le caractérise...

Une photographie prise il y a trente ans, d'un visage, d'une personne, d'une situation en un lieu entre des personnes... Et voici ce qui aujourd'hui est...

Une relation écrite de ce qui fut entre des personnes, dans l'événement, dans l'action du moment, de l'époque... Et voici ce qui aujourd'hui est...

C'est ce “voici ce qui aujourd'hui est” , qui pose problème.

Vivants”, tant que nous sommes vivants, ces lieux de nos vies sont toujours du passé. Morts, morts que nous serons, ces mêmes lieux de nos vies, ces mêmes photographies prises il y a trente ans, et ce qui est écrit des personnes, des lieux, des événements... Tout cela “c'était en mille neuf cent ou deux mille tant”, dira-t-on. Mais la chronologie des événements et des personnes, de l'actualité, des lieux de vie ; n'en occulte pas pour autant le caractère intemporel, authentique et inaltérable de ces événements, de ces personnes, de cette actualité, de ces lieux de vie...

Il importe à mon sens d'être le contemporain de son propre présent, de ne pas s'y sentir dans ce présent, tel un exilé dans sa solitude et dans sa pensée revisitant les lieux et les visages de sa vie... Car les lieux de nos vies et les visages qui ont habité ces lieux, se disent et s'écrivent tels qu'ils furent : ils ne devraient pas être par nous “revisités” mais présentés tels des lieux à faire visiter et des visages à faire connaître.

Être le contemporain de son propre présent, c'est affirmer le caractère intemporel, authentique et inaltérable de ce présent, lorsque manifestement existe ce caractère (et il existe vraiment, même dans un présent qui serait le plus exécrable ou inconsistant qui soit)...

 

Ce que j'aime dans le livre de Claude Lanzmann “ Le lièvre de Patagonie”, c'est tout ce que raconte Claude Lanzmann, de sa relation avec Gilles Deleuze, Jean Paul Sartre, sa soeur Évelyne... et tous les écrivains et artistes de cette époque de 1940 à 1965, qu'il a rencontrés et fréquentés et qui se sont d'ailleurs bien connus entre eux... C'est “truffé” de petites anecdotes, de détails, de réflexions et de pensées des uns et des autres..

C'est de l'autobiographie si je puis dire “dans le plein et authentique sens du terme”... Rien à voir avec toutes ces productions (autant d'hier que d'aujourd'hui) dans le genre “ma vie/mes amours/mes déceptions/mes rêves/mes fantasmes/mes malheurs...)

Mais le livre de Claude Lanzmann est tout de même d'une écriture “un peu difficile”, assez dense, aux longues phrases, de paragraphes compacts, et l'on y découvre des mots peu courants dont il faut rechercher la signification dans un bon dictionnaire...

 

53 pour cent...

 

... Et encore, lors des régionales de mars 2010 l'on ne prend point en compte dans les abstentions, les votes nuls et les votes blancs...

 

 

Je vais être dur, précis et sans aucune complaisance ni concession dans ma façon de penser :

S'abstenir de voter, si c'est un choix délibéré, conscient, argumenté et réfléchi... C'est un vote au même titre que de se déplacer pour déposer un bulletin dans l'urne...

Mais s'abstenir de voter en “s'en foutant complètement”, sans aucune dimension de réflexion, par pure indifférence et irresponsabilité... C'est cela l'abstention “bête et méchante” (selon la formule consacrée)...

Et je ne pense pas que parmi les 53% de nos concitoyens qui se sont abstenus lors de ce premier tour des élections régionales, l'on puisse compter 53% d'abstentions “bête et méchante”... Loin s'en faut !

L'abstention “bête et méchante” d'où vient- elle ? Peut-être (c'est ce que je pense) est-elle celle de ces millions de Français qui se pâment chaque jour en regardant les épisodes de “La ferme célébrités” ou tous les samedis soirs l'émission de Laurent Ruquier “ On est pas couché”... Peut-être... Et celle de ces mêmes millions de Français qui font des blogs “idiots” et voyeuristes, accros d' i-phonite aigüe et de téléphonite à oreillettes, de jeux vidéos et sur internet, de toutes sortes de propos épidermiques et sans consistance d'une désespérante vulgarité bourrée de fautes d'orthographe dans des forums généraux “grand public”...

Après tout, si depuis quelques mois (en fait depuis environ deux ans) “tout va si mal”, si “tout part en couille”... Si il y a une telle évolution aussi rapide et aussi démesurée dans la violence, dans la brutalité des comportements (et cela à tous les niveaux dans le “tissu social”), si la politique devient aussi pourrie... Ce n'est pas seulement le fait de l'injustice sociale, de l'écart de plus en plus grand entre les riches “riches à crever”d'une part, et les pauvres et “petits riches” d'autre part ; c'est aussi le fait d'une immense, immense irresponsabilité générale, d'une médiocrité dans laquelle on se vautre, d'une absence de réflexion et d'une déliquescence manifeste dans les relations humaines, d'une sorte de “Patchworkisation” anarchique et infinie dans les Arts et la littérature...

Alors, disons que la moitié des 53% d'abstention... C'est “ça”, rien que “ça”...

 

L'artiste ou l'écrivain et son public

 

Lorsqu'un écrivain, un auteur, un journaliste traitant de sujets d'actualité, un chroniqueur, un homme de lettres, et d'une manière générale lorsque tout artiste, chanteur ou poète s'exprime dans son oeuvre ou devant un public... S'il plaît à tout le monde ou presque, c'est qu'il parvient à se rendre accessible et qu'il peut être jugé “acceptable” bien que singulier ou marginal ou encore dérangeant ou novateur, fidèle à ses engagements et à ses idées... Mais il y a, de tous temps, fort peu de ces écrivains, de ces auteurs ou de ces artistes là... Car il est bien difficile dans la singularité, dans la marginalité, dans certains engagements et choix, de parvenir à se faire reconnaître et aimer, par des gens de sensibilités très différentes les unes des autres et constituant un large public...

Le plus souvent, l'écrivain, l'auteur ou l'artiste qui plaît à tout le monde est apprécié ou aimé parce qu'il “caresse le poil dans le sens qui convient” et que son “envergure” et sa notoriété lui viennent pour l'essentiel de sa capacité à exprimer ce que chacun aime entendre, lire, écouter ou voir... Ces écrivains, auteurs ou artistes là ne sont que des “artisans” de l'écriture, de la littérature, de la chanson, de la musique et de la poésie... qui, il faut tout de même le reconnaître, sont pour un certain nombre d'entre eux, assez bons dans l'ensemble et dans leur genre...

 

La petite pièce à changer, dans la grande machine

 

Cela se passait au dernier étage d'un très grand immeuble aussi haut que par exemple, la tour Maine Montparnasse à Paris...

Il était intérimaire et polyvalent dans cet espace de bureaux et de postes de travail s'étendant à perte de vue tout au long de l'étage, le dernier étage de l'immeuble. Des cloisons et des parois en verre, ou des rideaux à lamelles métalliques séparaient les postes de travail sans les isoler les uns des autres et l'ensemble de l'espace de travail paraissait constituer une structure homogène et complexe. De nombreuses personnes travaillaient dans ces " alvéoles ", ou y exerçaient une activité intense, bruyante, et surtout fébrile, ponctuée d'ordres secs et brefs aboyés par des microphones ou de petits haut-parleurs. Les gens en tous sens effectuaient d'une alvéole à l'autre des déplacements rapides et les visages étaient crispés, tendus, tordus.

Son poste de travail se trouvait près de l'une des fenêtres de l'immense salle. Alors que l'environnement était ultramoderne, les fenêtres semblaient dater d'une autre époque, s'ouvrant avec difficulté en manoeuvrant une grosse poignée rouillée. Dans son bureau en dessous de la fenêtre il y avait un radiateur en fonte de chauffage central, assez haut. De telle sorte qu'il était mal aisé d'ouvrir la fenêtre.

La fonction qu'il exerçait au sein d'un Système et d'une Structure très complexes d'activités diverses, était imprécise mais multiple, si multiple qu'il devait à tout instant réagir en des situations totalement imprévues, difficiles, contraignantes, épuisantes et rébarbatives, sous la menace permanente, les directives contradictoires, parfois incompréhensibles, les ordres secs, brefs et brutaux de ces diffuseurs automatiques qui aboyaient sans cesse et ne laissaient aucun répit.

Entre autres fonctions ou tâches répétitives, on lui en avait rajouté une, depuis peu de temps, et qui était d'une importance capitale pour le fonctionnement du Système. Cela consistait à changer assez souvent un tout petit élément dans une machine énorme, une petite pièce pas plus grande qu'une tête d'épingle, selon une procédure délicate exigeant beaucoup de patience et d'attention. Il n'avait pas été formé pour ce genre de travail, et le mode opératoire n'était pas très clair. De plus, cette tâche, incluse dans un programme en perpétuel changement, d'activités précises et très diverses, pouvait par omission ne pas être effectuée, auquel cas c'était la catastrophe, parce que la grosse machine se grippait et il s'ensuivait toute une cascade de dysfonctionnements à tous les niveaux de la Structure et du Système. En outre, les gens qui travaillaient dans le Système ou y exerçaient leur activité se trouvaient alors directement touchés, sensibilisés par les conséquences des dysfonctionnements. Cela pouvait aller jusqu'à la perte de leur emploi ou leur exclusion de la communauté.

Si l'on oubliait une fois, une seule fois, de changer le petit élément, le lendemain cependant, il existait tout de même une procédure de secours qui permettait à la grosse machine de fonctionner partiellement. Alors les conséquences, bien que significatives, n' étaient pas trop catastrophiques. Cette petite pièce ne pouvait être utilisée que le jour présent, et pas un autre jour.

Dans l'engrenage et dans la complexité des fonctions, des responsabilités, des tâches répétitives et de la diversité des mécanismes, avec cette réactivité imposée par les situations les plus inatendues, les plus absurdes aussi... Il n'était guère possible d'assurer un service « sans failles »... Les erreurs, les oublis, ne pouvaient être que fréquents, générateurs de " stress ", de dysfonctionnements et de préoccupations épuisantes.

Le patron du Département structurel dans lequel il travaillait était une jeune femme assez séduisante, agréable en apparence, très bien habillée, mais très " dans le sens du monde ", c'est à dire parfaitement "bien dans sa peau ", sûre et inféodée aux valeurs du Système, et cherchant visiblement à " monter plus haut " dans la hiérarchie. Elle était hypocrite et cauteleuse. Les gens qu'il cotoyait paraissaient sympathiques et il les connaissait depuis longtemps. Mais il ne les percevait que selon leurs apparences...

Ce qui devait arriver, arriva...

Un jour il oublia de changer la petite pièce. Le lendemain ce fut le branle-bas de combat. Cela le perturba au delà de toute mesure, d'autant plus que tous ces longs mois précédents de " stress " quotidien l' avaient peu à peu usé. Et il découvrit alors les gens tels qu'ils étaient, au fond, sous leur véritable jour : égoïstes, individualistes à l'excès, uniquement préoccupés de leurs besoins et de leurs aspirations, moqueurs, cruels, indifférents, hypocrites, ne se référant qu'à des critères d'appréciation et de jugement, des idées et des opinions qui étaient ceux du " sens du monde ".

Pour comble de malchance il s'empêtra dans la procédure de secours... Plusieurs situations inhabituelles, totalement imprévues et ayant exigé beaucoup de réactivité l'avaient absorbé à un point tel, qu'il n'avait pas pensé de suite à la Machine. Aussi ce matin là, le Préposé à la manutention des rouages de la Machine, qui avait une tête de brute, l'apostropha sévèrement et lui asséna : " Ah, on est beaux... cette fois, on peut tous plier bagage, on est bons pour se retrouver tous dehors..."

Alors en un éclair voici ce qui se passa dans sa tête : puisqu'il venait de commettre l'irréparable et que désormais l'existence n'avait plus aucun sens dans cet univers absurde, il décida de se précipiter vers la fenêtre, de l'ouvrir et de se jeter dans le vide. Pour cela il devait se hisser sur le radiateur, agripper la poignée rouillée, ouvrir la fenêtre et prendre appui sur le rebord afin de sauter...

Il pensa cependant que, le voyant faire, les autres se tenant à proximité et réalisant qu' il allait sauter, réagiraient et que l'un d'eux tenterait de le retenir juste avant... Mais il sentait bien aussi, que c'était là un pari impossible et d'un geste déterminé il saisit la poignée, ouvrit la fenêtre et monta sur le radiateur en déchirant son pantalon et en s'écorchant, prenant appui sur le rebord... Et bascula dans le vide.

Personne ne s'était précipité vers lui afin de le retenir. Alors, comme suspendu dans le vide, à une hauteur vertigineuse, il vit le sol, la rue, les voitures, en dessous, et il sut que c'était trop tard. Sa dernière pensée fut une vision précise de ce qui allait se passer : les gens, consternés, hypocrites, devant son cadavre disloqué et qui disaient " Pour si peu, tout de même ! "

Lorsque cette dernière vision s'évanouit, aspiré dans le vide, avant de sombrer dans l'inconscience, de s'écraser brutalement au sol, il ne regretta plus d'avoir sauté...

L'enquête effectuée par les Autorités conclut à un acte désespéré et délibéré consécutif à une situation ressentie comme intolérable et traumatisante. À aucun moment dans les interrogatoires, durant l'audition des témoins l'on pensa que les personnes présentes au moment du drame auraient pu intervenir.

 

... D'un côté l'allongement de la durée de la vie humaine, paraissant évident en ce début de 21ème siècle... Mais est-ce bien là une réalité durable ?... Et le nombre croissant de « vieux » ...

Et d'un autre côté, la dureté dans le monde du travail, dans les rapports humains... Et forcément, des êtres de plus en plus épuisés, dans une vie dépourvue de sens et d'attrait...

... La retraite, la retraite oui... Un « serpent de mer » !

 

La vieille voiture

 

Il marchait sur une plage, au bord de l'océan... En un pays inconnu et rien, le long du rivage, ne lui permettait d'identifier le lieu en lequel il se trouvait. C'était un rivage rocheux et non loin de la plage étroite au sable terreux, sale et jonché de détritus, au dessus d'un assez vaste terre-plein s'étendait une terrasse rocheuse, presque plate, sur laquelle était garée sa vieille voiture toute cabossée et tachée de rouille.

Trois énergumènes à la mine patibulaire s'invectivaient, se poursuivaient, se lançaient des cailloux, tout autour de lui sur la plage. Puis les trois types montèrent sur le terre plein, avisèrent la vieille voiture, firent un cercle autour d'elle ; l'un des types parvint à ouvrir une portière, mit le moteur en marche, les deux autres s'engouffrèrent un moment dans la voiture, ressortirent, reformèrent le cercle, et celui qui l'avait mise en marche la fit tourner sur elle même comme une toupie, très violemment, en faisant " miauler " atrocement le moteur, fumer le capot, les roues, imposant à l'embrayage une souffrance insoutenable.

Il arrive en courant, armé d'un long bâton noueux et fourchu, récupéré sur le sable, se précipite sur les types qui s'éloignent un peu de la voiture, porte des coups violents par la portière vitre baissée, à la tête de celui qui se trouvait au volant. Le type sort brusquement de la voiture, rejoint les autres.

Ce qui l'enrageait le plus, c'était que cette vieille voiture lui rendait encore service et qu'il en avait besoin. Il monte dans la voiture, referme brusquement la porte car ils étaient encore là, tout près, les salauds, faisant cercle autour de lui, le narguant, le menaçant... Alors, fou de rage, ivre d'une violence inouie, il tourne la clef de contact, appuie sur la pédale d'accélération et dans un miaulement, un hurlement de moteur et de ferraille, il " fonce dans le tas ". Il en percute deux, qui volent à trois mètres au dessus du sol avant de retomber disloqués et bouscule l' autre qui tombe et passe sous les roues, puis il s'éloigne, les laissant blessés, en sang. Il vit dans le rétroviseur, que l'un d'entre eux avait la tête éclatée.

La nuit tomba rapidement, il roula sans éclairage, emprunta plusieurs petites routes désertes, changeant de direction aussi souvent que possible, ne sachant plus désormais où aller dans ce pays inconnu... Un chemin étroit et tortueux dans un paysage d'arbustes et de buissons épineux enchevêtrés le conduisit vers une forêt inextricable et très dense dans laquelle il entra, suivant une piste défoncée. Tout à coup devant lui, en haut d'une côte courte et raide, s'ouvrit une fenêtre de ciel, entre les feuillages épais des arbres... Il accéléra, comme pour « avaler » cette côte, mais c'est un abîme dans lequel la voiture plongea et lui dedans, un abîme vertical, un mur de roches, de terre et de racines... et tout en bas, très loin en bas, une nappe floconneuse de brumes grises... ou de cendres, ou de vapeurs bleutées... Une étrange nappe de ciel brouillé, toute éclaboussée de fluorescences vertes...

 

 

Les deux abîmes

 

Cétait un train d' un seul wagon. Et dans ce wagon il était accroché et penché vers l'extérieur sur le bord de la fenêtre brisée d'un compartiment. À ses côtés se tenaient également trois autres personnes elles aussi accrochées à la fenêtre et en même temps, à ses épaules. Au dessous d'eux, une grappe de gens accrochés aux jambes de ces trois personnes et très curieusement le wagon n'avait pas de plancher. Vers le bas, du côté de l'intérieur du wagon, s'ouvrait un abîme incommensurable, tout noir, qui semblait ne pas avoir de fond, ni de limites. La grappe de gens accrochés, également, n'avait pas de fin, non plus. Sur le rebord de la fenêtre des morceaux de verre brisé, tranchants, aigus, de formes diverses, s'enfonçaient dans ses bras, lui déchirant la paume des mains. Les trois autres personnes à ses côtés avaient les mains déchirées et elles s'efforçaient désespérément de se hisser comme lui sur le bord de la fenêtre pour se pencher vers l'extérieur.

Mais il était difficile, sinon impossible, d'envisager de sauter par la fenêtre. Car le wagon sans fond, vu depuis l'extérieur, semblait suspendu, en équilibre instable, ne tenant que sur un rail à peine posé sur un socle d'éclats de roches et en contre bas, à environ un mètre du rail, s'ouvrait un ravin ou plutôt un gouffre dont la pente abrupte, caillouteuse, était par endroits recouverte de buissons épineux, de ronces, de petits arbustes desséchés et tordus. Il ne pouvait pas voir depuis le bord de la fenêtre, le fond du ravin. Sur les éclats de roches et les pierres acérées qui constituaient une bordure étroite le long du rail ainsi que des éboulements vers le ravin, il remarqua une substance visqueuse, glissante, comme un verglas épais. Et ce verglas était lui-même criblé de tessons de bouteille, d'éclats métalliques tranchants et lumineux.

Il sentait bien qu' en dessous de lui dans la grappe des personnes agglutinées, quelques unes de ces personnes faisaient des efforts désespérés pour s'accrocher et grimper les unes sur les autres afin de parvenir toujours un peu plus haut vers le rebord de la fenêtre. Mais ces personnes ne savaient pas ce qu'il y avait dehors.

Que faire ? Sauter, rouler en boule sur les éclats de roche hérissés de morceaux de verre, puis, inévitablement, tomber dans le ravin ? Ou se maintenir, de plus en plus en plus déchiré, perdant du sang, sur le rebord ? Et pour finir, lâcher prise, entraîner dans une chute sans fin, tous ces gens, vers un abîme incommensurable ? À son avis, s'il devait y avoir un " fond " quelque part, ce ne pouvait être que du côté du ravin...

La grappe des personnes agglutinées faisant chacune d'entre elles des efforts désespérés pour grimper par dessus toutes celles qui précédaient et ainsi se hisser peu à peu plus près du rebord de la fenêtre... Était interminable à ses yeux et représentait un poids énorme à soutenir et à entraîner... Il réalisa que pour passer d'un abîme à l'autre, soit de celui s'ouvrant à l'intérieur du wagon et qui n'avait pas de fin, à celui s'ouvrant à l'extérieur et qui avait peut-être un « fond »... il aurait fallu que le rebord déchiqueté et tranchant de la fenêtre s'abaisse au moment du passage, de l'interminable passage de la grappe des personnes accrochées les unes aux autres...

La seule alternative qui s'offrait à lui, dans une logique aussi évidente que froide, était de se couper brutalement de la grappe des personnes agglutinées, et de sauter, lui et les trois autres personnes l'accompagnant, délivrés du poids énorme de la grappe... Mais il y avait encore, avant la chute le long de la pente abrupte du ravin, cette bordure étroite et hérissée d'éclats tranchants, le long du rail paraissant suspendu... Et qu'en était-il en vérité, du « fond » de l'abîme s'ouvrant à l'extérieur?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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