mondialisation

L'aigle et le dragon, de Serge Gruzinski

Aigle et dragon

L'auteur :

 

... Serge Gruzinski, historien de renommée internationale (directeur de recherche au CNRS, il enseigne en France, à l'EHESS, et aux Etats Unis, à l'université de Princeton), est l'auteur de nombreux ouvrages dont "La pensée métisse" (Fayard, 1999) et "Les quatre parties du monde" (La Martinière, 2004).

 

 

... C'est au tout début du XVI ème siècle que commence ce que l'on appelle aujourd'hui la mondialisation...

Et cette "mondialisation" a en fait-et de fait- commencé avec les Ibériques (Espagnols et Portugais) qui ont débarqué, avec les Espagnols, au Mexique, et avec les Portugais, le long des côtes du Sud Est Asiatique, depuis le détroit de Malacca jusqu'à Pékin, en passant par Canton et Nankin, dans l'empire Chinois...

Ces deux événements que furent l'arrivée des Espagnols au Mexique, et l'arrivée des Portugais dans le Sud Est Asiatique, ont eu lieu à la même époque, autour des années 1517/1521...

Ce sont bien là deux événements qui ont marqué une étape déterminante dans notre histoire (celle des pays Européens et de la civilisation issue du monde Grec et du monde Romain de l'antiquité, d'une part ; et celle des deux continents que sont l'Amérique et l'Asie avec leurs peuples qui eux aussi, avaient leur culture, leur mode de vie, leurs croyances ; en somme leurs civilisations issues de mondes préhistoriques, et donc, d'évolutions et d'expériences différentes dans l'environnement naturel et géographique qui était le leur et qu'ils n'avaient pour ainsi dire jamais quitté -sans cependant avoir vécu isolés et sans contact avec d'autres parties du monde, autant pour les peuples de l'Amérique centrale que pour les peuples de "l'empire céleste" (la Chine)...

Alors que Magellan au début des années 1520, parvenait en Asie du Sud Est, Philippines et Indonésie ; Cortès menait une expédition en Amérique centrale et s'emparait de Mexico, non sans mal il faut dire, puisque les troupes de Cortès rencontrèrent une forte résistance de la part d'une coalition de Nahuas, de Mexicas sous l'égide de Mexico-Tenochtitlan. (les Espagnols de Cortès bien qu'utilisant des armes à feu et des canons, n'étaient pas très nombreux en face de ces dizaines de milliers de Mexicas et subirent de lourdes pertes)...

Les Portugais, installés à Malacca, rêvaient de coloniser la Chine, menèrent d'ailleurs une ambassade par la route de Canton à Pékin par Nankin, auprès de l'empereur Zhengde, mais cette opération fut en réalité un échec (les Portugais de cette expédition furent suspectés d'espionnage, emprisonnés et finalement éliminés physiquement)...

Si "l'aigle aztèque" se laissa anéantir, en revanche le "dragon chinois" élimina les intrus...

Il faut dire que les Chinois, depuis bien avant l'arrivée des navigateurs portugais au début du XVI ème siècle, avaient eu des contacts (commerce, échanges) avec les pays de l'Europe, notamment Venise et l'Italie...

Serge Gruzinski raconte ce face-à-face entre des civilisations que tout séparait (la culture, la religion, les modes de vie), mais surtout, démonte cette croyance des Européens fondée sur la supériorité (savoirs et technologies) des Blancs et des Occidentaux, sur les autres peuples "indigènes" de l'Amérique et de l'Afrique d'avant le XVI ème siècle (XVI ème siècle du calendrier chrétien)...

... Nous sommes bien là, devant une réalité historique : celle de l'existence de trois civilisations différentes, à savoir la civilisation européenne et occidentale issue de l'héritage Egyptien, Grec et Romain (et du Moyen Orient, Mésopotamie, Perse) ; la civilisation Chinoise, et la civilisation de l'Amérique centrale (Aztèque)... Auxquelles il faut ajouter aussi, la civilisation des Incas (Amérique du Sud, Andes) et les civilisations de l'Océanie (pacifique, océan Indien), et encore, la civilisation Amérindienne de l'Amérique du nord et de l'Amérique du Sud...

Il faut dire aussi qu'en matière de violence et de cruauté, de domination et de prédation, et de guerres de conquêtes, toutes les civilisations se valent, autant dire que violence, cruauté, domination, guerres de conquêtes ; tout cela n'est pas le fait unique de la civilisation européenne...

Sans doute la technologie européenne (navigation, armes de guerre, industrie) a-t-elle pu, du XVI ème au XIX ème siècle, constituer une force, être un avantage sur les autres peuples en Amérique et en Afrique notamment, ce qui explique pourquoi tous ces peuples ont été colonisés et dominés, et ont dû, de gré ou de force, se "fondre" en partie dans la civilisation des dominants...

La fin du XX ème siècle et surtout le XXI ème, "change la donne" et c'est la civilisation européenne qui "perd du terrain" sinon décline... Du fait du développement rapide des autres pays hors d'Europe, pays autrefois sous la domination des Européens et qui de nos jours, "profitent" (si l'on peut dire) -mais en partie seulement- de la mondialisation de l'économie, des technologies, et de l'accès à la consommation de produits et d'équipements...

 

EXTRAIT, page 203 :

 

"Depuis l'antiquité, nous, c'est à dire les Grecs, les Romains, les Chrétiens,les Européens, puis les Occidentaux, avons pris l'habitude d'appeler les autres des "barbares". L'écart des langages et des modes de vie pour les Grecs, la différence religieuse pour les Chrétiens, la supériorité technique, militaire et culturelle pour les Européens de la Renaissance et des Lumières, puis la race au XIX ème siècle ont inlassablement ravivé cette distinction. Le terme "barbare" devient passe-partout au point qu'il s'applique même à des Européens quand il s'agit, avec Machiavel, de dénoncer l'intrusion des étrangers sur le sol de la patrie.

Au cours du XVI ème siècle, dans le sillage de la mondialisation Ibérique, des Européens se sont retrouvés face à la plupart des grandes civilisations de la planète et à des myriades de populations que l'on a longtemps qualifiées de primitives. Dans le Nouveau Monde, Espagnols et Portugais ont usé et abusé du terme "barbare" (alors qu'eux-mêmes se présentaient généralement comme des "cristianos") , en introduisant des distinctions qui n'étaient pas que des exercices de style puisqu'elles orienteraient les rapports que les colonisateurs entretiendraient avec les colonisés."

 

Le Grand Argument des Décideurs et des Convaincus du Système...

... C'est celui que l'on entend partout, à tous les coins de rue, de la part de tout un chacun et qui consiste en gros à dire que ce système (de la mondialisation de l'économie, de la marchandisation, du libre échange, de la consommation de masse) permet à un plus grand nombre de gens dans le monde, d'accéder justement à la consommation de produits alimentaires, habillement, loisirs, voyages, équipements technologiques, services, etc. ... à des prix le plus bas (ou plus compétitifs) possible ; alors que jadis, il n'y a guère si longtemps encore, tous ces gens n'avaient pas accès à la consommation de tous ces produits, et que seules, les catégories sociales vraiment aisées et privilégiées pouvaient s'offrir ces voyages, ces équipements de loisirs, ces produits "de qualité" et donc "chers"...

Et, en corollaire à cet argument, cet autre argument, tout aussi "massue" tout aussi censé convaincre tout le monde, qui consiste à dire que ce système génère, procure de l'emploi, par toutes sortes de métiers (en général de manutention, de main d'oeuvre, de services) à des gens dans le monde qui, sans cela, "crèveraient de faim et de misère"...

Mais... Se demande-t-on quels sont vraiment les gens dans le monde, que l'on fait travailler, fabriquer, produire ?

Combien en réalité de "Grandes Marques" (tous produits confondus) tant dans le vêtement que dans l'équipement de loisir ou dans l'alimentaire ; et à plus forte raison des "marques" qui ne sont même plus des "marques" mais des "enseignes de consommation de masse" , affichent "Made in France", "Made in China", "Made in Germany", "Made in tout ce qu'on voudra"... mais font fabriquer (le "travail/travail" pour "mettre les points sur les i) "in Morocco", "in Bangladesh", "in des pays de misère" où le revenu moyen par habitant est de 1 ou 2 euro par jour" ?

Que ce soit chez Vuitton, Lacoste, Adidas, Nike et j'en passe, dans ces boutiques des Champs Elysées ou des beaux quartiers de Paris, Londres, grandes capitales, où l'on achète un sac à 3000 euros par exemple ; que ce soit, tout autant, chez des Claire's, des Celio, des Pimkies, des Jules en galeries marchandes de grandes surfaces, où l'on achète avec une carte de fidélité et des promos, des articles "à la portée de tout un chacun"... Rien, pratiquement rien, n'est fabriqué (travail/travail) en Europe (ou alors par des gens que l'on fait venir de loin, de pays "non ou peu développés", logés sommairement à plusieurs dans une seule pièce...

Ainsi ce système de mondialisation/marchandisation/libre échange, contribue-t-il à un "élargissement" de la clientèle... Mais cette clientèle c'est en fait celle des pays développés que sont ceux de l'Amérique du Nord, de l'Europe, de la civilisation à l'occidentale ; à laquelle vient s'ajouter la clientèle des pays émergeants... Pays qui, soit dit en passant, ont tous leurs pauvres, leurs exclus, leurs miséreux en nombre croissant il faut dire !

Certes vous me direz à juste titre "mais quelles sont les alternatives, les politiques, les solutions possibles, ou en opposition, ou en concurrence, ou en remplacement de ce système?"

La réponse, faut-il aller la chercher dans les politiques des Gouvernants (de droite ou de gauche) ? Ou dans des mouvements révolutionnaires? Ou dans des initiatives privées, personnelles, dans des mouvements d'associations? Ou dans des expériences marginales par lesquelles on décide de rompre avec le système ? Car nous sommes bien là, il faut le dire, dans toutes ces réponses envisageables, imaginées, ou même dans des expériences vécues, essayées... Encore dans le domaine de l'utopie...

La toute première "étape" n'est-elle pas celle de la diversité et de la multiplicité de toutes les réponses possibles (toutes ces réponses que je cite plus haut et toutes expérimentées), non reliées entre elles, encore inorganisées et sporadiques, disséminées ?

Et "l'étape" suivante ne pourrait-elle pas s'apparenter au phénomène naturel de l'embâcle, lorsque commence à se former à la surface de l'océan au voisinage du cercle polaire, des galettes de glace qui sont à l'origine aussi fines, aussi fragiles que des plaques de verre, puis s'épaississent, se rejoignent les unes les autres, se relient, s'agglomèrent et finissent peu à peu par former la banquise ?

C'est cette sorte "d'embâcle" qui, peu à peu, formera la banquise qui fera éclater les navires de guerre et de conquête, si bien armés, des colonisateurs et des explorateurs prédateurs du "monde mondialisé/marchandisé/libre-échangisé"...

L'embâcle de toutes les alternatives possibles, à l'origine imaginées, puis expérimentées de ci de là, et pour finir, reliées entre elles, agglomérées et s'imbriquant les unes dans les autres, se fera...

Des tablettes d'argile des Sumériens à Internet

     L'ingénieur français Ferdinand Carré conçut et fabriqua le premier bateau réfrigéré, le Paraguay, qui fut lancé en 1877. Ainsi vit le jour dans le dernier quart du 19 ème siècle, une nouvelle ère du commerce maritime à longue distance, l'ère du transport des produits frais. Désormais le boeuf argentin et le gigot d'agneau australien pouvaient enrichir les soupers européens...

La "mondialisation" avait donc déjà commencé, de même type si l'on peut dire, que la mondialisation d'aujourd'hui, avec l'essor des industries, de la technologie, du développement du commerce et des échanges dans le monde entier, du transport par chemin de fer et  flottes marchandes équipées de navires à vapeur, à partir du milieu du 19 ème siècle...  

À vrai dire cette mondialisation avait commencé bien avant l'ère industrielle et technologique présente depuis 1850... Elle avait commencé depuis la plus haute antiquité, et même depuis le Néolithique, depuis le Paléolithique Supérieur, et, à l'origine même de l'humanité issue de Homo Erectus, puis de Homo Sapiens, lorsque toute la Terre finit par être peuplée de diverses populations disséminées et éloignées les unes des autres...

Des premiers échanges entre peuples, tribus, groupes humains, qui alors envoyaient à travers plaines, steppes et montagnes, des voyageurs et des aventuriers ou si l'on veut des "éclaireurs", l'on arrive aux 12 ème, 13 ème, 14 ème, 15 èmes siècles, aux caravanes de chameaux, d'ânes, de chevaux ; à la "route de la soie", puis à partir du 16 ème siècle, au transport par des navires à voiles en contournant l'Afrique, et la pointe méridionale de l'Amérique du Sud... Soit dit en passant, l'Egypte des Pharaons, les Phéniciens, les Grecs anciens, les Romains, les peuples de l'Asie du Sud Est construisaient des navires et disposaient de flottes marchandes (et guerrières)... Avant le navire à voile latine ou voile carrée, qui fut un progrès notoire puisque ce type de voile permettait de naviguer en étant moins dépendant de la direction du vent, le tout premier "grand couloir" d'échanges à longue distance (donc avant le 15 ème siècle) fut celui qui joignait l'Afrique de l'Est (anciennement le Punt -Ethiopie- jusqu'à la Somalie actuelle et plus au sud le Mozambique actuel) aux côtes de l'Inde et de tout le Sud Est Asiatique, et la Chine... En effet, ce secteur maritime était particulièrement intéressant, puisque la mousson humide poussait les navires à l'aller, et que la mousson sèche poussait les mêmes navires dans le sens du retour...

Depuis les ports de la mer rouge et du golfe persique, remontaient vers la méditerranée, de longues caravanes de chameaux...

... L'on pense toujours "à priori" et parce que l'on se réfère à notre mode de vie actuel, et aux différents problèmes économiques, politiques et sociaux de notre époque moderne, que la "mondialisation" est un phénomène surtout nouveau depuis la fin des années 1990, et certains qualifient cette "mondialisation" de "folie planétaire", de "démentielle", de "nuisible pour le genre humain", "contraire aux valeurs de l'écologie" et autres qualificatifs ou définitions...

Ce qui a réellement changé par rapport à "avant 1850" (et à plus forte raison à "avant 1990") c'est la rapidité, l'instantanéïté des relations et des échanges, notamment avec les mouvements d'argent et de capitaux, l'internet... Nous sommes passés de la tablette d'argile des marchands Sumériens, au papyrus, au papier monnaie, aux pièces d'argent et d'or, aux lettres de change et de crédit, au chèque, à la carte Mastercard, à Paypal, au crédit-revolving, à toutes sortes de moyens électroniques et virtuels (et instantanés) de paiement, d'échange, d'achat, de vente...

La cervelle d'agneau congelée de Nouvelle Zélande de 2013 qui arrive à Rungis par avion cargo frigo ou par bateau usine cales réfrigérées, a pour cousin très proche, le steak de boeuf argentin de 1890 qui arrivait par le Paraguay jusqu'au Havre puis par le train jusqu'aux Halles de Paris...

... Je ne parle pas ici, de la rupture de la chaîne du froid à un moment ou un autre durant le voyage, rupture évidemment "temporaire et occasionnelle" tant en 1890 qu'en 2013...

... De temps à autre, il est bon (ou nécessaire) de "remettre les pendules à l'heure"... En effet, quand il est naturellement midi et qu'on décrète qu'il est seize heures voire même vingt heures, on prend l'habitude de voir la nuit ne pas arriver, surtout si l'on est en plein été...

Pour beaucoup de gens "anesthésiés" par la "pensée unique" (et inique) des Télés principalement, et de tout média dont en particulier la masse d'informations diffusée sur le Net en millions de "touitts" quotidiens ne ressemblant en aucune façon en des gazouillis d'oiseaux... La mondialisation c'est soit un épouvantail, soit la panacée universelle, et au bas mot "il faut s'y faire, il faut s'y résoudre, vaille que vaille, de gré ou de force"... Comme si c'était un phénomène apparu seulement depuis que l'on voit des porte-containers et des pétroliers géants par centaines, par milliers, sur tous les océans du monde, et d'interminables "théories" de gros camions sur les autoroutes d'Amérique du Nord et d'Europe et d'ailleurs... Comme si, par le passé, dans le lointain passé même, il n'y avait jamais eu de ces mutations profondes dans l'économie, dans l'industrie, dans la technologie, dans l'agriculture, dans les modes de vie, dans la société, et cela sur toute la planète, certes en des époques et en des lieux décalés les uns par rapport aux autres... De ces mutations profondes qui ont eu elles aussi, des conséquences dans la vie quotidienne des gens et qui ont tout bouleversé parfois seulement en deux ou trois générations...

Les discours politiques, mais aussi religieux ou idéologiques, de tous bords, de la droite à la gauche, d'un extrême à l'autre, d'un fanatisme à l'autre, tiennent tous le même langage mais ce langage on ne l'entend en gros, que sous deux formes différentes aussi "anesthésiantes" l'une que l'autre, à savoir, d'un côté la peur, le pessimisme et le rejet orchestrés, avec tous les arguments possibles et imaginables dans le même sens négatif pour le devenir de l'humanité ; et de l'autre côté, un optimisme quasi « angélique » et l'entretien d'une espérance immense -et tout aussi orchestrée- pour des centaines de millions de gens qui en 2 générations passent du moyen âge à l'ère moderne du développement économique et technologique, et qui, bien sûr sont plus nombreux à en profiter (de la mondialisation)...

Comme si les uns et les autres, avec tous leurs arguments, toutes leurs convictions, et surtout tout ce qu'on leur fait avaler... avaient tous "forcément raison" (forcément raison envers et contre tout)!

À midi, naturellement midi... Il est donc -nous dit-on- seize heures voire même vingt heures... Et seule compte, officielle, et comme devant retarder sans fin l'arrivée de la nuit, cette heure là, l'heure que l'on veut qu'il soit parce que cela « arrange bien nos affaires »...

a href="http://www.hebdo-landes.com" target="_top">Référencé sur Hebdo Landes !