fragilité de la relation

  • Isabelle et Yves, et leurs voisins Sophie et Claude

    Isabelle et Yves, et leurs voisins Sophie et Claude

     

    Nouvelle histoire Yugcibienne :

     

    La maison dans le lotissement Les Alouettes, de Sophie et de Claude et de leur quatre filles âgées de 11, 9, 6 et 3 ans, était en vente...

    Leurs voisins, Yves et sa femme Isabelle, venaient tout juste en ce début d’hiver semblable à tous les débuts d’hiver, de regagner les Alouettes. Yves et Isabelle revenaient du pays d'Yves où ils avaient séjourné depuis le milieu de l’été.

    Ce matin là, ce matin gris de début d’hiver, Yves en ouvrant les volets de la porte donnant sur le jardin, vit la maison de ses voisins. Le chien Rampono, un berger noir et feu, aboya et galopa le long de la clôture… Mais la grande fille, Christine, n’ouvrit pas la fenêtre de sa chambre, et le chien aboyait sans relâche. L’on ne voyait plus comme d’habitude, les deux voitures du couple, stationnées devant la terrasse de leur maison. Et le cabanon, au fond du jardin, semblait sens dessus dessous, encombré d’objets ménagers et de matériaux divers.

    C’était un matin d’école… Une voiture passa le portail d’entrée de la maison de Sophie et Claude, s’engagea sur la route et, dans cette voiture, Sophie fit un grand bonjour de la main à Yves, qui ne vit qu’une seule des quatre filles dans la voiture, et le sourire de Sophie en réponse à son salut.

    « C’est vrai », se dit Yves, « après une absence de quatre mois, on ne sait pas ce qui s’est passé dans la vie des gens, et ça fait drôle tout de même »…

    Yves observa encore un moment la maison de Sophie et de Claude, puis les alentours, le terrain qui, visiblement, n’avait pas été entretenu, jonché de caisses en plastique, de jouets d’enfant et de vélos rouillés, et le chien effectuant des rondes… Cette maison était un peu « tarabiscotée »… Yves jusqu’à ce matin là, le savait bien, mais ne s’en était pas vraiment rendu compte. Sophie et Claude avaient acheté cette maison six ans auparavant, en l’état où elle se trouvait alors, soit emplie du mobilier de l’ancien propriétaire et même de tout ce que ce dernier y avait abandonné pêle-mêle, dans un désordre et une crasse indéfinissables. Il leur avait fallu trois mois, à Sophie et à Claude, pour vider la maison, refaire les tapisseries et les peintures, puis entreprendre des travaux d’agrandissement, ouvrir de nouvelles fenêtres, nettoyer le terrain envahi de ronces où poussaient des arbres fous… Aujourd’hui encore, sur la façade, du côté de la route longeant le lotissement, l’on remarquait ces pans de murs non crépis, briques apparentes, et ces volets à la peinture noire ancienne et écaillée, dont plusieurs lamelles de bois étaient disjointes.

    Dans le temps des rires et des cris, des jeux et des galopades des enfants, des deux chats qui se poursuivaient, des barbecues de juillet, de la musique « à fond la caisse » jaillie de la chambre de Christine, la grande fille, et du bricolage en plein air de Claude, cette maison avait comme un air de fête, un air de conviviale atmosphère, un air qu’il faisait bon de se prendre dans « son monde à soi »… et qui « rassurait », réconfortait… D’autant plus qu’il y avait, les jours de vacances, les samedis, les dimanches, les jours d’été, ces « petites conversations »  de voisinage, et parfois quelques « confidences », à dire vrai, quelques petits morceaux de leur vie à eux, de leurs familles respectives, de leurs soucis, de leurs projets…

    Et ce matin là, ce matin du lendemain du retour du pays d'Yves, après le sourire de Sophie au volant de sa voiture, Yves eut ce souvenir, le tout premier, peut-être le plus émouvant : celui de cette barquette de cerises donnée par Isabelle, par-dessus la clôture mangée par une haute haie, à Sophie dont la tache brune sur son cou battait au rythme de sa respiration… Le  passage de la barquette n’était pas aisé, entre les branches de ces arbres fous qui, par la suite, ont été sciés. C’était au premier printemps, celui de la nouvelle vie de ces gens qui s’étaient installés depuis le dernier Noël. Et le cerisier n’avait jamais autant donné !

    Comment ne pas se souvenir du sourire de cette jeune femme, de son visage à ce moment là, de l’émotion qui paraissait, comment oublier la joie de la troisième fille, sautant sur ses petites jambes…

    « Il a dû se passer quelque chose dans cette maison, durant notre absence de quatre mois », se dit alors Yves… « On ne voit plus la voiture de Claude, et les filles ne sont pas toutes là ensemble ! »

    « Claude serait-il tombé malade ou bien aurait-il eu un accident ?... Mais ça n’explique pas l’absence de deux des filles »… « Et le visage de Sophie dans la voiture tout à l’heure paraissait accueillant »…

    Les autres voisins d'Yves et d’Isabelle, deux dames seules qui ne quittaient jamais leur maison, avaient aussi remarqué l’absence de Claude… L’une d’elles, même, avait dit à Isabelle que « les voisins divorçaient », enfin, avait entendu dire qu’ils divorçaient…

    Autant qu'Yves pouvait se souvenir, Claude et Sophie formaient ensemble ce que l’on appelle un couple « normal », sans histoire… Claude, salarié dans une entreprise de bâtiment, était un homme sérieux, bien avisé, aux propos modérés, avec lequel il était toujours agréable de parler. Un homme tout à fait sain d’esprit et de cœur… Une vraie famille, quoi ! Un « socle », un repère, une référence, de charmantes demoiselles enjouées, souriantes et bien élevées… Et tous ces animaux de compagnie ! Un lapin noir, un hamster, deux chats, un chien, trois perruches, des poules naines…

    A chaque printemps revenu, c’était un enchantement, ce voisinage, les allées et venues de cette jeune femme si agréable qu'était Sophie ; les interminables rondes en vélo, des filles, autour de la maison ; les grands feux de vieilles planches que faisait Claude dans un vieux fût de récupération ; les cocoricos  des poules ; et ces innombrables vêtements féminins séchant au soleil sur les cordes à linge…

    Yves aimait bien, lorsqu’il bêchait un coin de son jardin, ou qu’il désherbait, coupait des ronces, s’accompagner de musique par ces samedi et dimanche après midi de printemps. Il mettait son appareil à compact disc « à fond », choisissait toujours des compositions orchestrales « cosmiques » ou des musiques de films célèbres… Et, en été, ostensiblement, il s’asseyait par terre, près de la clôture, dans un coin d’ombre, écrivait dans un carnet…

    Sophie, Claude et leurs filles, avaient-ils su qu'Yves avait écrit un livre ? Et que ce livre avait été exposé durant toute une saison à la maison de la presse de la ville ? Yves n’en avait jamais parlé… Ni même de cet entretien qu’il avait eu avec deux jeunes journalistes de France Bleu et de son passage à la télévision au infos régionales.

    La musique, en quelque sorte, c’était comme une sorte de lien invisible qu'Yves tentait d'établir entre « son monde à lui » et ce « monde d’eux », le monde de cette famille qu’en son cœur et en son esprit il chérissait… Et c’est vrai que ces visages féminins, cette animation, ces cris et ces rires d’enfants, étaient « magiques »… Ils étaient, dans l’esprit d'Yves, le « vrai monde », le monde sûr, le monde « oasis »…

    Mais Isabelle semblait avoir une perception plus « mesurée » de ce « monde » : elle avait été comme on dit, « échaudée » par le passé, et le souvenir d’amitiés brisées était encore trop présent à son esprit. Aussi n’envisageait-elle pas, sans doute, avec ces voisins comme avec d’autres personnes, de relation plus « intime » ou plus profonde… Isabelle et Yves n’avaient donc avec leurs voisins que de « petites conversations ».

    Le cerisier n’a pas eu le même rendement, en d’autres années… Et même, au printemps dernier, alors que les volets de la maison d'Yves et d’Isabelle étaient fermés pour cause de voyage, ce sont les oiseaux qui ont mangé les cerises…

    C’est Sophie elle-même qui, le lendemain matin, un jeudi, son jour de congé, informa Isabelle…

    « Vous n’avez pas vu le panneau que j’ai affiché devant la maison ? Il va y avoir du changement ! Nous partons, nous vendons la maison… Claude est parti… »

    Parti… Parti depuis la fin de l’été dernier…

    Ainsi c’est vrai : ils divorcent. Ils se séparent. La communauté est rompue. La maison, achetée avec un prêt immobilier il y a de cela six ans, va être vendue, achetée par d’autres gens…

    Outre le bouleversement affectif, pour les enfants, la famille, outre le séisme de cette rupture brutale, c’est aussi, financièrement, une très mauvaise affaire. Il faudra sur le produit de la vente de la maison, rembourser les annuités du prêt, et ensuite, avec le peu d’argent restant, chercher pour l’un comme pour l’autre un nouveau logement… Supporter sans doute la charge d’un loyer en ville… Et les enfants, les filles, encore si jeunes !

    Il n’y aura plus, au printemps prochain, de rires et de cris d’enfants, ni de feux de planches, et Yves jardinera sans musique. La jolie et affectueuse chatte de Christine ne grimpera plus dans les branches du grand catalpa d'Yves et d’Isabelle…

    Ah, la barquette de cerises ! La petite tache brune sur le cou de Sophie, qui battait au rythme de sa respiration !

    Chers visages de ce petit bout de vie, six ans...  

    Si encore, avant les giboulées de mars, revenait le cri de Léo, le paon de Suzanne, la voisine du bout de l'allée ! Mais non ! Léo a fini sous la dent d’un renard, à la fin de l’été…

    Certes, Yves aurait bien, durant ces années de Sophie et de Claude, tenté le grand sourire, le regard total, la grande invitation… S’il n’avait tenu qu’à lui seul, il aurait conçu, à sa façon, ce « pont » entre les deux mondes… Et s’il y avait eu ce « pont » entre les deux mondes, peut-être que ce qu’il y avait dans l’esprit et dans le cœur d'Yves aurait éloigné la possibilité d’une fracture…

    Cette fracture relationnelle entre deux êtres, était-elle inéluctable ?

    Nos vies sont fragiles, et nous nous croyons parfois des géants très forts, mais nos œuvres, nos dires et nos rêves sont comme des traces de pas sur le sable…

    Cela ne suffit pas, d’avoir « un cœur grand comme un cosmos », d’être poète, artiste, écrivain, amoureux de visages… Et d'exprimer à sa façon, « quelque chose qui peut empêcher les fractures de s'ouvrir »...

    … Les « fractures »... se font... Les vies, les relations, sont fragiles... aussi fortes qu'elles nous paraissent, aussi « de longue date » qu'elles soient... Elles sont en vérité, sans cesse en jeu...