La liberté d'expression

      Déjà, lors de la disparition d'humoristes, d'artistes, chacun à leur manière des personnages "qui ont marqué leur époque", dont la trace demeure indélébile, intemporelle, que je savais tout aussi mortels que le commun des mortels mais dont je n'imaginais pas un seul instant qu'ils puissent cesser d'être tant ils emplissaient de leur présence mon quotidien, le quotidien à vrai dire de millions de gens... Dès le lendemain de leur disparition, et encore bien des années plus tard, je me disais à chaque fois "le monde ne sera plus comme avant" et je sentais un grand vide, comme dans un paysage qui, bien qu'aride et difficile à traverser, mais avec des oasis, venait de voir disparaître ses oasis dans un séisme...

Je pense -entre autres- à Jacques Brel, à Georges Brassens, à Coluche, à Serge Gainsbourg, à Jean Ferrat...

Au lendemain du mercredi 7 janvier 2015, c'est encore un autre séisme qui vient de briser le paysage, le paysage dessiné par les artistes du journal Charlie Hebdo... Et de nouveau "le monde n'est plus comme avant, il y a ce vide, ce vide immense, ce désespoir et ces douloureux points d'interrogation...

Mais je me dis aussi, en même temps "il faut que le monde puisse devenir ce qu'il n'a encore jamais été mais seulement rêvé, même si ce monde ne serait pas forcément meilleur, vraiment meilleur, que celui dans lequel on vit, que l'on doit continuer à vivre sans Charb, sans Cabu, sans Bernard Maris, sans Tignous, sans Honoré, sans George Wolinski...

... La liberté d'expression devient plus que jamais, depuis le mercredi 7 janvier 2015, non seulement une obligation morale et de principe républicain mais aussi et surtout, s'impose encore davantage en tant que valeur naturelle et universelle dans la relation humaine...

La littérature, le dessin et toute forme de réalisation artistique, permettent de tout exprimer, y compris ce qui dérange ou ce qui déconcerte...

Sans la littérature, sans la poésie, sans le dessin, en l'absence de toute forme d'art, il reste cependant la parole qui ne se fait pas écriture et encore moins poésie, il reste l'écrit en le seul état de parole de tous les jours, ce qui est tout de même un moyen d'expression...

Sans la liberté d'expression l'on se sent réduit au silence par la peur...

Sans la liberté d'expression il n'y a plus de littérature ni d'art...

Sans la liberté d'expression il n'y a même plus de parole ni d'écrit ordinaire voire vulgaire ni quoi que ce soit que l'on puisse exprimer, il ne reste que la soumission à ce qui s'impose par la force et par la violence...

De toute manière, dans l'absence de la liberté d'expression, vient la nécessité de la liberté d'expression, la liberté d'expression qui parvient contre tout ce qui l'empêche, à se frayer un passage...

... Lorsqu'en mai 2002 je rédigeai Grand Hôtel du Merdier, ce livre que je devais publier en 2007, et qui, en 2002 n'était encore qu'une ébauche ; je déplorais le fait que le journal Charlie Hebdo n'ait point réagi à un courrier que j'avais adressé à son rédacteur en chef de l'époque, vraisemblablement en 2001... Dans ce courrier je présentais quelques uns de mes dessins, car j'avais pensé que, chez Charlie Hebdo, ces dessins auraient pu être appréciés...

Je rédigeai donc un passage, dans Grand Hôtel du Merdier, dans lequel j'exprimais à ma manière, ma déception de ne pas avoir eu de réponse...

Je n'imaginais pas, à l'époque, bien sûr, ce qui allait arriver à Charlie Hebdo le mercredi 7 janvier 2015...

Lorsqu'un livre est écrit -et publié- "il l'est bel et bien"... Tel qu'il fut rédigé, et publié...

Un livre ce n'est pas comme un nuage qui, d'une heure à l'autre, d'un moment à l'autre, change de forme tout en demeurant le nuage qu'il est dans son type de nuage (un stratus, un cumulus...)

Il est certain que, si je devais publier mon livre, le même livre, en 2015, ce passage dans lequel j'exprimais à ma manière ma déception, ne figurerait pas.

Ainsi la liberté que je pris à m'exprimer, avec les mots que je dis, le ton de ces mots -et éventuellement leur portée- est-elle, demeure-t-elle ma liberté du moment...

Il devrait y avoir à mon sens "quelque chose d'intemporel" dans la manière dont on s'exprime. Et c'est bien là le sens que j'attache, que je m'efforce désormais d'attacher, à la liberté d'expression...

L'on peut, cependant "avoir et prendre sa liberté du moment" (du moment vécu en tant que témoin, observateur critique ou acteur)... Mais essayer de suggérer dans la formulation même ou dans une autre formulation quelques pages plus loin, que la liberté que l'on prend à s'exprimer "de cette manière là" peut être ré-exprimée différemment... Parce que, de toute évidence, rien n'est à jamais figé.

Si tout ce que nous croyons, si ce qui procède de la culture, de l'art, de la connaissance, de la relation, de ce que l'on ressent, de ce que l'on exprime ; devait demeuré figé, figé comme la surface d'une mer gelée qu'un coup de hache ne pourrait briser... Alors, il n'y aurait plus de culture, plus de connaissance, plus de relation, plus de ressenti, plus d'émotion, plus d'expression, plus de vie possible même... Il y aurait seulement cette surface plane, infinie, désespérante, sans passé, sans avenir, entièrement gelée à perte de vue, et d'une intemporalité celle là, inacceptable, à l'opposé de l'intemporalité du coup de hache sur la mer gelée, ou du regard qui voit par delà l'horizon qui cerne la mer gelée...

... Il est de ces idéologies, de ces idéologies "totalitaires", qui sont comme des mers à jamais gelées, d'une infinie et désespérante étendue...

Et dans ces idéologies là, il n'y a plus de culture autre que celle de la présence d'un énorme totem prenant la place du ciel tout entier...

Par exemple, du temps du III ème Reich et du nazisme, les hauts dignitaires du Reich se ralliaient à la conception du monde et de l'univers, élaborée par Hans Hörbiger (théorie de la glace éternelle, selon laquelle la Voie Lactée serait composée de blocs de glace). Cette théorie rejoignait ce que pensaient alors les hauts dignitaires du nazisme au sujet de l'astronomie moderne jugée décadente et abstraite, ainsi d'ailleurs que de la culture et que de la littérature de l'époque jugées tout aussi décadentes et perverses... Et combattues, détruites lors d'autodafés où l'on brûlait des milliers de livres sur les places publiques...

... Toutes les idéologies totalitaires et donc porteuses et diffuseuses d'un "ordre du monde" censé être le seul et unique pour l'ensemble des peuples du monde... Sont négationnistes et destructrices de toute existence et expression de culture et d'art, différentes de ce que le seul "ordre du monde et de vérité" impose par la force, par le meurtre des intellectuels, des poètes, des artistes toujours jugés décadents et impies...

Les conquistadores et colonisateurs Portugais, Espagnols, Anglais, Hollandais, Français, Allemands du 15 ème au 20 ème siècle ont tous, d'une manière ou d'une autre, nié les cultures des peuples avec lesquels ils sont entrés en contact, et ont imposé leur religion, leur mode de vie, leurs lois, partout sur la planète, et cela même sous couvert des "bienfaits" que leur ordre "de civilisation" apportait à ces peuples...

Dans les nouvelles idéologies totalitaires d'aujourd'hui, depuis la fin du 20 ème siècle, les "bienfaits" deviennent en fait, inexistants, et ce qui remplace les "bienfaits", c'est la condition de soumission absolue d'un peuple sinon de tous les peuples du monde si possible, à l'idéologie dominante ou combattante par la violence pour dominer. Les vecteurs de ce combat étant la haine entretenue et attisée entre les hommes, les partis, les clans, les ethnies, les "communautarismes", dont la résultante principale est l'adhésion du plus grand nombre possible à l'idéologie en ordre de marche laminant tout sur son passage autour de l'énorme totem prenant la place du ciel tout entier.

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